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Le Premier Homme un chef duvre inacheve Le dernier roman de Camus est un livre en gestation

Le Premier Homme un chef duvre inacheve Le dernier roman de Camus est un livre en gestation

Manuscrit trouvé près d’Albert Camus à sa mort dans un accident de voiture avec son ami Michel Gallimard en 1960, c’est le dernier opus du prix Nobel de littérature

1960-2010. 50 années depuis la mort de Camus, et cette année semble bien être celle du Prix Nobel de Littérature qui est présent partout : radios, télévisions, magazines littéraires se penchent sur l’oeuvre de Camus, Camus journaliste, Camus dramaturge, Camus romancier, Camus philosophe… omniprésent, l’auteur du Premier Homme l’est aussi jusque dans le programme du bac de français de cette année où figure son roman inachevé publié en 1994 chez Gallimard “son” éditeur, oeuvre qui a de grandes chances de sortir et qui est l’un des sujets brulants à ne pas négliger lors des révisions de cette année… Etudions les thématiques de ce dernier roman, le Premier Homme.

Le contexte et l’histoire de l’écriture d’une oeuvre ouverte : le manuscrit du Premier Homme

Le 4 janvier 1960, un banal accident de la route fait deux morts au nord de Sens. Un platane, une voiture de sport, deux morts. Ce triste fait divers aurait pu rapidement tomber dans l’oubli, si le conducteur ne s’était pas appelé Michel Gallimard, neveu du chef de la puissante maison d’édition Gallimard, et le passager avant… Albert Camus, prix Nobel de littérature 1957 alors qu’il avait à peine 44 ans. Absurde. Oui, cette mort que Camus a contemplée, envisagée, pensée, contre laquelle il s’est révolté, engagé, au nom de laquelle il s’est fait journaliste, rédacteur en chef, essayiste, romancier, penseur… cette mort l’a fauché en un quart de seconde. Si Albert Camus est mortel, Camus reste pour nous aujourd’hui encore un immortel par son oeuvre.

Près du corps du prix Nobel… on trouva une serviette, et dans cette serviette, un manuscrit d’un roman inachevé nommé Le Premier Homme. 144 pages griffonnées d’une main fiévreuse, une oeuvre inachevée, encore pleine de notes, d’incohérences, écrite à la troisième personne et remplie d’éléments autobiographiques. La fille de l’écrivain, Catherine, a fini par publier avec Gallimard cette “oeuvre ouverte” au sens où le définit Umberto Eco : une oeuvre riche de signifiants, de formes possibles, une oeuvre inachevée et polysémique où le lecteur doit s’approprier du texte avec l’auteur et en devenir partie prenante. Camus laisse fréquemment des notes, des “transition”, des “développer” en marge de son roman, qui sont judicieusement laissées dans l’édition Gallimard et qui marquent très bien ce caractère in-fini du roman. De fait, le lecteur doit adopter une position beaucoup plus “engagée” du fait même de l’inachèvement du roman et sa lecture fait sens, donne sens au texte.

Les thématiques du Premier Homme : analyse et clés de lecture de l’oeuvre

Si dans ses œuvres précédentes, quelle qu’en soit la forme (théâtre, essai, roman… Camus s’est essayé avec bonheur à de nombreuses formes littéraires), la condition humaine était au coeur du questionnement de l’auteur, puisque l’on retrouve ces thèmes de l’absurde et de la révolte par exemple dans Le Mythe de Sisyphe, ou dans l’Etranger et la Peste, le Premier Homme marque au contraire une rupture, surtout avec la Chute et ses abysses de questionnements, d’enfer intérieur dans une Amsterdam damnée…

Ici, la narration est à la troisième personne pour raconter la vie de Jacques Cormery (patronyme de l’un des ancêtres paternels de Camus) mais le récit est truffé d’éléments autobiographiques : père mort en 1914, mère à demi-sourde, grand-mère régnant en maitresse femme sur l’appartement d’Alger où la petite famille Camus se réfugie à la mort précoce du père…

Camus se livre dans cette quête autobiographique qui culmine lors de la confrontation de Jacques, âgé maintenant dans le récit d’une quarantaine d’années, avec la tombe de ce soldat inconnu, ce père fauché à 29 ans : le choc de Jacques est de comprendre que son père est plus jeune que lui. Quête de l’identité, quête des fondements d’une oeuvre aussi puisque la confrontation survient après le long parcours de Camus, la longue traversée de la vie en “étranger”, la lutte contre l’absurde, le passage par la révolte et la solution de l’engagement au nom du sens…

Dans le Premier Homme, l’inachèvement de l’oeuvre permet à la forme de refléter la quête identitaire fiévreuse de Jacques Cormery, et en filigranes celle de Camus lui-même sans que l’achèvement du texte ne permette de fixer un sens définitif : c’est bien là toute la beauté d’une oeuvre publiée telle quelle, en gestation, sous forme de quête, emplie d’hésitations, de tâtonnements, de ratures, de contradictions… elle ne peut que pousser le lecteur lui-même à s’approprier de cette quête, bien plus qu’un essai philosophique sur la condition humaine, bien plus qu’un “bildungsroman” classique où le héros fait la découverte de son identité jusque là où l’auteur veut bien le mener, le Premier Homme est une expérience que le lecteur vit avec Camus, par le biais de Jacques Cormery…

En hommage à Camus, mort sur la route de Sens…

Albert Camus, Le premier homme, Folio Gallimard.

Umberto Eco, L’oeuvre ouverte, Points Seuil 1979.

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