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Comment jugeaiton la jeunesse dans les annees 60

Comment jugeaiton la jeunesse dans les annees 60

Mai 68, évidemment, reste la référence. Mais avant? Car, avec un certain sens de l’observation, on aurait peut-être pu voir venir la crise.

Bien avant mai 68, on invoquait un conflit de générations pour expliquer certains phénomènes de société : les exactions commises par les blousons noirs de 1959 à 1962, la guéguerre entre les “croulants” et les “yé-yés”… Pour la jeunesse de l’après-guerre, le printemps 1960 avait donné le coup d’envoi d’une ère nouvelle, avec l’arrivée de Johnny Hallyday.

Une jeunesse précoce

Vedettes et idoles du début des années 60 ont toutes entre 16 et 18 ans. Paradoxalement, le chef de la nation, Charles de Gaulle, militaire de surcroît, entre, lui, dans sa soixante-dixième année. Comment aurait-il pu être en phase avec les jeunes Français ? Lorsque l’on visionne des documents d’époque, on est frappé par le décalage entre notre pays, en pleine cure de jouvence, et l’aspect âgé de son dirigeant (Mitterrand et Chirac eux aussi, seront septuagénaires dans l’exercice de leurs fonctions, respectivement en 1986 et 2002, mais face à des Français dont l’âge moyen est en nette augmentation). Bourru, autoritaire, coléreux, mais non dépourvu d’un certain sens de l’humour, le Général avait connu les dures heures d’un pays plongé dans le malheur. Par sa morphologie (l’homme est massif), ses traits marqués (il a une histoire, “un passé”), de Gaulle s’inscrit en porte-à-faux dans une période accaparée par la jeunesse. C’est un vieux chêne entouré de roseaux. Jusqu’à se sentir cerné, comme en mai 1968.

Les jeunes des années 60 s’ennuyaient-ils?

Certains diront plus tard que c’est toute la société française qui s’ennuyait ; on peut leur objecter qu’en réalité, elle commençait à assumer une prise de conscience qui toucherait en premier lieu le monde étudiant, qui ne reconnaissait pas l’autorité qu’on lui imposait. “Ta génération en veut à la terre entière”, chantait Johnny Hallyday fin 1966, dans La Génération perdue.

Les jeunes des années 60 étaient-ils dépolitisés?

Tout dépend de qui l’on croit, car les avis divergent: François Nourissier ou Jean-Paul Sartre?

– “Voici que se lève, immense, bien nourrie, ignorante en histoire, opulente, réaliste, la cohorte dépolitisée et dédramatisée des Français de moins de vingt ans” (François Nourissier, Les Nouvelles littéraires, 1963).

– “Dire de la jeunesse qu’elle est dépolitisée, c’est souhaiter qu’elle le soit et travailler à ce qu’elle le devienne un peu plus. Le fait que les jeunes gens s’intéressent moins directement au combat politique sert d’alibi pour les en détourner davantage encore” (Jean-Paul Sartre, novembre 1964).

N’oublions pas que cette jeunesse, que l’on dit dépolitisée, ne dispose pour toute agora que de la rue ou des amphithéâtres de l’Université, car le chemin des urnes leur est encore interdit (la loi sur la majorité civique à d18 ans sera promulguée le 11 juillet 1974). Ils ont peut-être, en mai 68, remplacé par des pavés les cartes d’électeurs qui leur faisaient défaut.

Les jeunes des années 60 étaient-ils bêtes?

C’est ce qu’on essaya de prouver en critiquant la musique qu’ils écoutaient. Luc Bernard, dans son livre Europe N°1, la Grande Histoire dans une grande radio (éditions Centurion), cite un article paru en 1965 dans l’hebdomadaire gaulliste Carrefour :

– «Un monde bête, bête, bête: Le bruit, grâce au transistor, est devenu une des malédictions de la vie moderne. A Paris, à longueur de journée, on débite les rauques inepties de Charles Aznavour ou les pauvretés de Yvo Livi, dit Montand. Notre jeunesse a les idoles qu’elle mérite. (…) Les Beatles sont déjà dépassés. Ils ont des concurrents : les Rolling Stones, qui braillent plus fort qu’eux.”

– “La jeunesse réelle (…) finira par s’apercevoir que ses idoles la trahissent au profit de papa, écrivait Jean-Paul Sartre en novembre 1964 En France, en utilisant le phénomène yé-yé, on a voulu faire de la jeunesse une classe de consommateurs. Profitant de ce que les adolescents obtiennent plus d’argent de poche de leurs parents qu’autrefois, on a fabriqué des produits spécialement pour eux- Salut les copains, Chouchou, des millions de disques, etc.- en leur faisant croire que c’étaient eux-mêmes qui les fabriquaient. En fait, ce qu’on donne à consommer aux jeunes est soigneusement contrôlé par le gouvernement et par les papas.”

Sartre avait vu juste

La mini révolution de 1968 confirme la désaffection du public pour ceux que l’on appelait les “yé-yé”. De toute façon, l’esprit “copains” qui prédominait chez les jeunes de 1962 avait disparu en même temps que les groupes qui dominaient la scène musicale (Chaussettes Noires, Chats Sauvages, Pirates, Champions, Vautours et Daltons). Pourquoi partager en quatre, cinq ou six parts les fruits d’une popularité qui repose sur le leader de la formation ? C’était déjà les premiers signes du “Chacun pour soi” et du “Toujours plus” qui prédomineront en France à partir du début des années 80 (et, paradoxalement, sous un pouvoir de gauche). Chacun, d’Eddy Mitchell à Dick Rivers, entama une carrière individuelle tandis que leurs accompagnateurs retournaient à l’anonymat. Aucun espoir non plus de reconstitution, l’appel sous les drapeaux réduisait à néant toute perspective d’avenir pour une formation musicale. Salut les copains quitte les ondes en 1969, après dix ans d’un succès sans précédent dans l’histoire de la radio. Encore une révolution !

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