05 octobre 1990- 05 octobre 2009 : Explication des désillusions démocratiques

arsenalkpatchaUn jugement d’étudiants distributeurs de tracts subversifs contre le régime Eyadema, l’une des dictatures tropicales les plus dures, avait sonné le 05 octobre 1990, le début du processus démocratique au Togo. Dix neuf ans après ces premiers soubresauts démocratiques d’une vaste ampleur, et entre massacres et assassinats politiques en tous genres, élections controversées et tripatouillage de constitution, les Togolais en sont encore à se demander s’ils sont entrés en démocratie ou vont revenir à la dictature. Difficile à dire à l’aube du vingtième anniversaire du 05 octobre si le mouvement fut un échec.

Dans une adresse plutôt optimiste à ses militants Eloi Koussawo, le coordonnateur du mouvement qui revendique le soulèvement étudiant et de la jeunesse, déclare : «notre détermination contre la dictature au Togo, notre inexorable marche vers la Démocratie a affronté des difficultés certes, elle connaît des vicissitudes, mais elle n’a jamais plié l’échine ». Un aveu implicite d’échec de ce soulèvement héroïque et historique. Amertume. Amertume d’avoir laissé les aînés détournés à leur profit un idéal de toute une jeunesse estudiantine éprise de liberté et de démocratie. Tout semble à refaire. Le bilan est en effet très lourd. La lutte contre Eyadema a déglingué le pays et laissé une économie exsangue, déséquilibré les structures fonctionnelles de l’Etat, décérébré la superstructure politique et économique. Bien plus que le délitement du tissu social et la paupérisation de la population, la plus grave conséquence de la longue lutte contre Eyadema est sans doute le dérèglement moral de la société, avec notamment l’apparition du matérialisme sauvage, la recherche du gain facile, la paresse sous toutes ses formes, la corruption de l’âme enfin.

Le constat est d’autant plus amer qu’à côté le pays, autrefois quelque peu en avance, est aujourd’hui grandement devancé par ses voisins, et devenant par endroits leur risée. Alors que le pays, instable, est toujours au bord de l’implosion à chaque agitation politique, les voisins savourent stabilité et démocratie, se battent pour leur développement.

La question que l’on se pose est de savoir s’il eût fallu sonner le tocsin du soulèvement le 05 octobre et laisser Eyadema continuer à diriger tranquillement le pays. Mais la question évidemment n’est pas celle-là. La seule interrogation légitime à l’heure du bilan est celle-ci : pourquoi l’opposition à Eyadema a-t-elle échoué ?

Les causes de l’échec sont multiples, protéiformes et il serait ennuyeux de les énumérer ici. Mais il y a une constante : si l’on ne peut écarter l’implication de l’armée togolaise comme acteur majeur dans la crise politique et force déterminante pour prendre le pouvoir au Togo, il n’en demeure pas moins que l’impréparation et l’improvisation de l’opposition, l’immaturité et le manque de bon sens politique de ses dirigeants, ont conduit ce pays à cette situation chaotique difficilement gérable.

De la conférence nationale aux différentes élections présidentielles et législatives, à la prise de pouvoir par Faure Gnassingbé en passant la grève générale pendant laquelle tout un pays a arrêté de travailler, l’opposition ne porte-t-elle pas aussi une lourde responsabilité dans la situation actuelle du Togo ?

Le Togo pâtit en réalité d’un péché originel qui a lieu depuis la conférence : presque vingt après le début du déclenchement un regard sur l’histoire semble faire accroire que le programme de l’opposition n’était pas l’installation de la démocratie mais le départ d’Eyadema du pouvoir comme finalité de ce chambardement chaotique. La preuve en est qu’à part la relative liberté d’expression, le pays ne remplit pas beaucoup les conditions d’une démocratie libérale universellement admise. N’ayant gagné l’élection présidentielle, considéré à tort par cette élite qui a fait sa formation en France, comme l’élément fondamental dans une République, et considérant l’accession au pouvoir par les armes périlleuses sinon suicidaires, l’opposition n’a jamais essayé de grappiller les parcelles de pouvoir, d’élargir les espaces de liberté pour asseoir graduellement la démocratie.

Une conséquence de cette obstination du fauteuil présidentiel : l’autocrate Eyadema, aguerri et imbu de ce stratagème unique, était devenu indéboulonnable malgré les coups de boutoir. L’ironie est qu’il réussit même à sa mort à assurer sa succession à son fils, devant une opposition hébétée qui feignait de ne pas savoir que le fils allait remplacer le père. Et pourtant elle savait mais ne s’était pas préparée. Comme elle ne s’était pas préparée à l’attaque contre la primature, à la volonté de restauration militaire du pouvoir par Eyadema, à son désir irrésistible de conserver à tout prix et par devers soi le pouvoir. On passe sous silence les amateurismes en tous genres comme celui qui consiste à susciter des rebellions militaires de pieds nickelés au Ghana ou des tentatives d’assassinat. A la fin, les Togolais n’ont eu ni le départ d’Eyadema du pouvoir ni la démocratie. Ils n’ont malheureusement pas de chance.

Les divisions qui jalonnent ses rangs, les ambitions personnelles imbéciles, les egos surdimensionnés de ces leaders, le manque de bon sens et de stratégie qui caractérisent l’opposition togolaise sont en partie la cause de l’échec de l’installation de la démocratie au Togo.

Un autre aspect du capotage du processus démocratique apparu ces dernières années, depuis les présidentielles de 1998, c’est l’entrée en scène fracassante de Gilchrist Olympio, le charismatique leader de l’Union des forces du changement (UFC). Le peuple qui a vomi les opposants de la conférence nationale a transféré son affect sur un personnage historique haut en couleurs, au passé d’opposant sonnant comme des bruits d’armes de guerre. La dictature de fer d’Eyadema et son échec sur le plan du développement, a rendu le peuple soudain nostalgique de l’ancien régime. Une aubaine pour le fils du brillant père de l’indépendance. Usant à perfection, comme le Comité de l’unité togolaise par le passé, des armes de la démagogie, du confusionnisme, du radicalisme de quatre sous, Gilchrist Olympio au mépris de tout bon sens politique s’est mis en position de succéder à Eyadema, le tombeur et assassin présumé de son père. Ce spécifique historique a conduit à l’exacerbation de la crise politique et rendu encore plus difficile voire impossible l’alternance.

Très populaire en dépit de ces multiples échecs et de sa longue histoire d’opposition à Eyadema, Gilchrist Olympio n’est que le prototype du nain politique sans vision ni stratégie apparu depuis le début des processus démocratiques en Afrique. Buté comme un vieil âne, il peut faire preuve d’une grande naïveté, à l’instar de l’attentat commis sur sa personne et son cortège à Soudou en mai 1992, quand il s’était aventuré sur les terres septentrionales comme si Eyadema lui avait pardonné tous ses péchés. Le plus grand diviseur commun de l’opposition togolaise, l’héritier présomptif de Sylvanus Olympio, un grand malade perclus sur son bâton d’Aaron, se prépare encore à aller au casse-pipe à la présidentielle 2010. Prônant l’impératif d’une candidature unique de l’opposition, il ne le fait qu’avec duplicité tout en s’engonçant dans sa conviction carrée que lui et lui seul est le candidat unique.

Manque de leaders, divisions internes, tendances sadomaso et à l’autodestruction, l’opposition togolaise est si faible et infantilisante qu’elle ne constitue pas en réalité au regard de l’extérieur une alternative crédible à Faure Gnassingbé. Au point que si dans la confrontation politique au Togo l’opposition est considérée comme la victime, on ne peut qu’avoir à la manière de Proust qu’une admiration sublime pour le bourreau qu’est le RPT.

Mais l’opposition n’est pas seule en cause. Le peuple togolais qui n’a véritablement pas de chance mérite bien, en dernière analyse ses dirigeants. Sans âme, désorientés et sans repères, les Togolais constituent l’un des rares peuples en Afrique à n’avoir pas de dignité. Ayant fui pour la plupart les guerres africaines et les razzias esclavagistes avant la pénétration coloniale, les populations togolaises, du Nord au Sud, elles n’ont pas eu la chance d’avoir formé un royaume et d’être dirigées par des élites au sens politique affiné. L’absence de leadership, de la communauté de destin et de domination en somme. Résultat : un peuple sans conviction et sans raison raisonnante, affriolant et accroc à la rumeur, à la désinformation et à la démagogie, qui se satisfait du peu. Sans ambition.

L’horizon démocratique semble encore très loin sinon s’assombrit à nouveau. Ce peuple si passionné et qui réagit à l’instinct s’apprête de nouveau à répéter son automatisme électoral.

Une reponse à “05 octobre 1990- 05 octobre 2009 : Explication des désillusions démocratiques”

  1. gerry Says:

    Salut toi.
    Eh ben, tu ne manque pas d’air toi. Tres bon article, qui me laisse sans voix…et sans espoir.
    On se voit dans la semaine.

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