Le temps de la propagande

octobre 2nd, 2007

Alem3.jpg1er octobre 2007. Remonter le temps à rebours. Je n’ai plus rien écrit depuis le début de la campagne. Trop de choses à la fois. Même pas le temps de m’asseoir pour noter mes impressions. Sans compter que j’ai pris la décision de ne plus rien écrire sur ce blog, qui ait trait à la campagne. Personne ne m’en empêche, oh non, au contraire. Mais ce qui se passe est tout simplement hallucinant : les coups bas entre les alliés d’hier, les ambitions personnelles des uns et des autres, la démagogie et les mensonges des détenteurs du label « véritable opposant », c’est-à-dire ceux qui ont hérité de leurs pères la mission de sauver les imbéciles de Togolais que nous sommes…, bref les manœuvres des uns et des autres me forcerait à me positionner si je voulais tout relater.

Or, il se trouve que malgré mon engagement aux côtés de la CDPA du Professeur Gnininvi, malgré ma participation à son équipe de campagne, je garde l’œil critique, sur tout. Mais juge et parti en ces temps de propagande légitime est un exercice qui demande doublement du recul. J’ai décidé donc de confier à mon bloc-notes secret mes impressions et jugements. Quand sera terminée la propagande, je reprendrai tout cela.

Il y a quand même une chose à signaler, cette campagne se déroule dans une ambiance bon enfant, pas de violence réelle, quelques accidents (incidents ?) lors des caravanes, un petit jeu pervers entre militants qui arrachent les affiches de leurs adversaires. Et un désordre indescriptible. Les programmes des partis sont inaudibles ou inexistants, la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication interprète les textes à sa manière, rejetant les enregistrements vidéo sous des prétextes futiles comme l’absence de couleur de fond bleu… Les médias privées tentent de vendre aux candidats les mêmes plans de communication, oubliant parfois d’enlever les noms des partis quand ils vont voir leurs adversaires d’en face, à mourir de rire, je vous jure. Ah, nous vivons une époque merveilleuse !

Les populations sont blasées, et regardent tout cela avec un sourire incrédule : on peut donc faire une élection au Togo sans qu’il y ait un décompte macabre ! Pourvu que cela dure, et que l’abstention (prévisible) ne soit trop forte ! Même mes propres sœurs menacent de ne pas aller voter, et j’ai beau tenté de parlementer, rien n’y fait. Une de mes tantes, folledingue du parti de Gilchrist Olympio, à qui j’apportais des tracts, avec l’espoir de la manipuler gentiment, s’est ralliée à leur cause abstentionniste !

La fatigue est là tous les jours que Dieu fait. Et les gens continuent de m’interpeller : « pourquoi n’es-tu pas candidat ? » Je m’amuse : « Oh, vous savez, je suis comme le patron du parti des Jaunes, je suis le Joker que l’on réserve pour la présidentielle de 2010, l’Assemblée nationale togolaise est trop petite pour moi ! » Ou bien, plus sérieusement, comme une dame de la HAAC et un militant du PSR, admirateurs disaient-ils de l’écrivain et de l’intellectuel : « M. Kangni Alem, pourquoi soutenez-vous un parti ? Vous, vous ne devriez soutenir personne, vous nous appartenez à tous, vous êtes un bien de la Nation. » Et le jeune étudiant du PSR de renchérir : « M. Alem, vous allez regretter votre choix dans 5 ans, j’aurais préféré que vous soyez notre Glucksman togolais. » Un ami du CAR qui venait de se faire recaler avec le message vidéo de son parti, celui que mon pote Gaétan (salut Gaé !) a l’habitude d’appeler dans son dos le « cow-boy », à cause de ses chaussures et de son allure de pistolero, se joint au lot de mes accusateurs, à ma grande surprise : « c’est vrai Alem, toi tu ne devrais pas faire de la politique, cela ne veut pas dire que tu ne puise être bon dans ce domaine, tu comprends, mais bon on te respecte autrement quoi ! » Déjà, lui, depuis la fac, je trouvais qu’il n’avait pas de c…, mais depuis qu’à son retour d’exil (le mot fétiche des Togolais de la diaspora), il s’est trouvé une petite place d’employé aux côtés du Premier Ministre, il semble que ses organes aient poussé des radicelles dans son pantalon !

Raymond, qui était avec moi cet après-midi là, à la HAAC, m’est témoin, je n’ai pas véritablement tenté de me défendre, mais c’est vrai que je n’ai pu réfréner mon habituel sourire potache, genre philosophe raté. « À cette allure, se moque le même Raymond, on ira le déposer au Musée de Lomé, comme un trésor national sans jugement ni volonté ; à moins qu’on ne le prête à tour de rôle à chaque parti politique, un mois ici, un mois là-bas, non mais qu’est-ce vous racontez !? »

Hier, 1er octobre, je quittais le siège de la CDPA quand soudain un vieillard assis à côté de ma voiture m’insulte, de façon rhétorique : « Tous des imbéciles, ils ne courent qu’après l’argent. Aucune idée dans la tête, ils ne courent qu’après l’argent. Élections, élections, nous, on a vu des choses dans ce pays ! » Je suis resté au volant sans démarrer, pendant presque une minute, pensif, vraiment pensif…

Heureusement qu’il y a le jazz encore pour atténuer mes sentiments contradictoires. Quelquefois, à midi ou le soir avant de nous séparer, Raymond, Noé et quelques autres amis de l’équipe communication du professeur Gnininvi, nous avons la chance d’en écouter dans le petit bar merveilleux en face du siège de la CDPA, rue Aklakou : un bar singulier, on n’y joue que la musique des dieux blacks et on n’y vend que des boissons étrangères, qui viennent du Ghana voisin, précisément de Kéta, bourgade qui faisait autrefois partie du territoire togolais, quand le Togo était allemand : « Prosit ! »

L’Éternel bénisse le pays des parents abstentionnistes, des vieillards rhétoriciens, des cow-boys glandeurs, des accusateurs patentés et des jokers en T-shirts jaunes ! Tous, des gens qui m’inspirent.

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7 Comments Add your own

  • 1. Gaëtan  |  octobre 2nd, 2007 at 20:24

    Rester au-dessus de la mêlée, argument que Bernard et moi tentions d’avancer au dernier moment. Mais c’est passionnant tout ce que tu vis!!!! Qui croit que tu peux cirer les bottes de quelqu’un. Des gens qui s’abstiennent tôt iront voter. Le Togo est le Togo. Inimitable!!!!. Les « fils » gagneront dans ce foutu d’abstentionnistes, de cow-boys patentés et glandeurs

  • 2. bernard  |  octobre 4th, 2007 at 18:15

    DIS, KANGNI DE TOUTES CES MANIIGANCES ET COMBINES TU NE POURRAIS PAS FAIRE DU SHAKESPEARE?

  • 3. bernard  |  octobre 4th, 2007 at 18:20

    il faut en faire du théâtre, du théâtre, du théâtre……….

  • 4. kalévi  |  octobre 4th, 2007 at 19:00

    Bonne campagne, l’ami. Bises. C’est vraique le Professeur Amela e l’Université de Lomé est mort? Avec son parti Front National, il aurait pu participer valablement à la campagne.

  • 5. Abdon  |  octobre 7th, 2007 at 1:50

    Mon vieil ami. Je m’étonne que tu t’étonnes des choses que tu entends et que tu vois. N’oublie pas que tu es au pays du « sable mouvant ». Courage! On en rira un jour autour d’un pot.

  • 6. Mayombe82  |  octobre 8th, 2007 at 15:48

    Cocasse, vraiment drôle…

    J’aime ces moments uniques où l’on croise des gens de tout acabit qui se lâchent, tous orifices ouverts. Eructent ! Regimbent ! Renâclent ! Ca vaut une bonne pièce de théâtre. Vivement la suite. @+, M82

  • 7. TILT  |  octobre 18th, 2007 at 17:38

    Les résultats donnent une large victoire au parti au pouvoir

    Le Togo ne changera donc jamais ! » : la population de Lomé, la capitale, qui espérait que « cette fois, les bons résultats sortent », oscillait entre consternation et crainte, mercredi 17 octobre au soir, alors que la télévision nationale avait interrompu ses programmes pour annoncer les résultats provisoires et partiels des élections législatives de dimanche.

    La ville, acquise à l’opposition, a accueilli avec incrédulité l’annonce de la victoire massive du parti présidentiel, le Rassemblement du peuple togolais (RPT, l’ex-parti unique). Par prudence, l’ambassade de France, elle, conseillait d’ »Ã©viter toute sortie inutile ».

    Venant après quinze ans de scrutins entachés de fraudes et de violences, ce vote financé par l’Union européenne (UE) devait marquer aussi la rupture avec quatre décennies d’une dictature soutenue par la France. Il doit aussi aboutir à la levée des sanctions qui privent ce petit pays, en piteux état, d’une partie de l’aide européenne, et rétablir un minimum de stabilité là où la faillite économique et la violence ôtent à la jeunesse toute perspective.

    Selon les résultats proclamés, le RPT du président Faure Gnassingbé, fils du général Eyadéma mort en 2005, disposerait, seul, de la majorité. L’Union des forces de changement (UFC), de l’opposant Gilchrist Olympio, remporterait l’essentiel des autres sièges. Le vote, marqué par un taux de participation proche de 95 %, confirmerait le clivage entre le sud, bastion de l’UFC, et le nord, conservateur, contrôlé par le régime.

    L’échec des autres partis, associés au pouvoir depuis un an, devrait rendre difficile la reconduction de l’actuel gouvernement d’union nationale. Le résultat, monocolore, pourrait compromettre la libéralisation du régime, dominé par l’armée et la famille Gnassingbé.

    L’honnêteté du processus électoral, est contestée par l’UFC qui a dénoncé des « irrégularités de nature à modifier profondément les résultats ». Tandis que le RPT considère que son triomphe achève de le « légitimer », l’UFC exige la reprise du dépouillement marqué, selon elle, par des « annulations massives » de bulletins favorables à ses candidats. Isolée et brouillonne, la formation hésite à en appeler à la rue, marquée par le souvenir des quelque 500 morts consécutifs aux protestations post-électorales de 2005.

    Plusieurs éléments nourrissent des soupçons : la renonciation, au cours du vote, au système d’authentification pour empêcher l’achat de voix, l’interdiction faite aux radios de diffuser des résultats locaux… Sans parler du découpage électoral en vertu duquel 10 000 électeurs du nord du pays élisent un député alors qu’il en faut 100 000 à Lomé. Cela n’a pas empêché les observateurs de l’Union européenne, qui ont financé le scrutin de dimanche, d’en saluer la « transparence », à quelques « imperfections près ».

    La confusion qui a régné lors du dépouillement dans la capitale n’est pas faite pour dissiper ces doutes. Devant les centres de compilation engorgés, les membres des bureaux de vote ont monté la garde jour et nuit sur des urnes dispersées çà et là, rarement scellées. « Les autorités veulent que nous rentrions chez nous et que nous laissions les policiers surveiller les urnes. Mais nous n’avons pas confiance et nous resterons jusqu’au bout », expliquait nerveusement, lundi soir, un assesseur, persuadé que l’attente était organisée à dessein pour minimiser le score de l’opposition.

    Dans une salle de la préfecture de Lomé, des responsables débordés tentaient, mardi, de résoudre un casse-tête : que faire des urnes abandonnées par des présidents de bureau rentrés chez eux, fatigués d’attendre depuis le soir du vote « sans rien à manger » ?

    Par Philippe Bernard

    LE MONDE du 18.10.07

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