Les liaisons hollandaises: relier l’Afrique à l’Indonésie

août 17th, 2007

Je voudrais auparavant remercier la fondation Prince Claus des Pays Bas, qui m’a offert la bourse de voyage à la Biennale Littéraire Utan Kayu de Jakarta et Magelang!!!! (K.A)

logohomepage.gifAu moment de partir pour la biennale littéraire Utan Kayu à Jakarta et Magelang, les organisateurs m’ont demandé de me préparer à livrer au public quelques réflexions sur les liens qui relient l’Europe à l’Afrique. Je n’ai pas dit non au sujet, mais j’ai gentiment proposé de faire autre chose. Ce qui m’intéressait au fond, venant pour la première fois en Indonésie, c’était de comprendre comment par-delà l’expérience coloniale commune, il était possible de relier l’Indonésie à l’Afrique. Je viens juste de terminer un roman dont le sujet est l’esclavage des Africains au Brésil, durant le dernier quart du 19e siècle. Et pendant que je travaillais sur ce livre, quelque chose m’a sauté aux yeux : que ce soit au Brésil, en Afrique, ou en Indonésie, la présence de la Hollande dans les parages est un fait assez étrange pour être souligné. D’où le titre de mon exposé : Les liaisons hollandaises ou comment relier l’Afrique à l’Indonésie !

Je rappelle rapidement en quoi a consisté la présence de la Hollande au Brésil, pour ne plus revenir là-dessus, le Brésil n’étant pas le sujet de ce texte. Ce qui suit résume brièvement l’aventure hollandaise dans le Nouveau Monde, c’est un extrait de mon prochain roman, Le temps des caravelles, à paraître aux Éditions Gallimard à Paris, probablement en mars 2008, qui décrit la ville de Recife où était installé le siège du gouverneur militaire. « Recife, ville gagnée sur les eaux. Les digues et ponts, mieux que les façades et les styles baroques des maisons, rappellent le passé hollandais de la ville que nous traversâmes après le dîner au restaurant. Autrefois possession portugaise, la ville tomba au moins deux fois entre les mains des Hollandais qui y imprimèrent leur marque. La présence hollandaise y prit de l’ampleur durant le gouvernement du comte Johan Maurits van Nassau-Siegen. Ce militaire qui ambitionnait de se créer un royaume personnel sous les tropiques créa la capitainerie de Pernambouco, et établit le centre administratif colonial hollandais à Recife, sous le contrôle strict de la Compagnie des Indes Occidentales. Mais en 1644, Nassau-Siegen, voyant ses rêves d’empereur contrariés, démissionna pour protester contre le trop fort pouvoir de la Compagnie. Peu après son départ, les colons portugais, soutenus par le Portugal redevenu indépendant de l’Espagne en 1640, se rebellèrent contre le pouvoir hollandais. En 1654, au bout de dix années de luttes, les Pays-Bas capitulèrent et, en 1661, ils renoncèrent officiellement à leurs revendications territoriales sur le Brésil. Pas étonnant donc que le Recife d’aujourd’hui, par endroits, affiche un petit air d’Amsterdam, avec ses îlots reliées entre elles par des canaux imposants. » Fin de citation.

poster-2007en-23.jpgEn Indonésie, vous connaissez l’histoire mieux que moi, et je vais parler sous votre contrôle. Comme au Brésil, Portugais et Hollandais (encore les mêmes) croisent très vite le fer, une fois arrivés sur cet archipel que chacun convoitait. Dites-moi si c’est vrai ce que raconte l’histoire officielle : « En 1641, les Hollandais prennent Malacca aux Portugais, qui perdent ainsi leur principale base dans la région. Durant les XVIIe et XVIIIe siècles, les Hollandais soumettent le royaume de Gowa dans le sud de Célèbes, tandis que des guerres de successions ravagent le royaume javanais de Mataram, qui finit par accepter à son tour la suzeraineté hollandaise. En 1799, la VOC est déclarée en faillite. Ses actifs sont repris par le gouvernement des Pays-Bas. De 1808 à 1811 Hermann Wilhelm Daendels, nommé gouverneur général des Indes néerlandaises par Louis Bonaparte, roi de Hollande, réforme l’administration coloniale. Thomas Stamford Raffles est lieutenant gouverneur de Java de 1811 à 1814. Par le Traité de Londres de 1824 entre les Anglais et les Hollandais, le contrôle des territoires revendiqué au sud de Singapour revient aux Hollandais. Le monde malais se retrouve divisé en deux. On considère que la création, cette même année, du Boedi Oetomo par de jeunes nobles javanais marque le début du mouvement national indonésien. Un « Serment de la Jeunesse » est prononcé en 1928, émettant le voeu de créer une patrie indonésienne. Le débarquement en 1942 des Japonais dans les Indes néerlandaises en pleine Seconde Guerre mondiale est accueilli par la majorité du mouvement nationaliste avec l’espoir d’obtenir l’indépendance. Le 17 août 1945, deux jours après la capitulation du Japon qui occupe encore les Indes néerlandaises, Soekarno et Hatta proclament l’indépendance. Soekarno est nommé président de la jeune république. Suivent 4 années de confrontation militaire et diplomatique avec les Pays-Bas, qui essaient de récupérer leur ancienne colonie. Finalement le 27 décembre 1949, la souveraineté sur le territoire des Indes Néerlandaises est formellement transférée du Royaume des Pays-Bas à une République des États-Unis d’Indonésie. »

Je m’excuse d’avance s’il y a des points idéologiques contestables dans cette version de l’histoire indonésienne, comme il y en a dans toutes les histoires. Ce qui m’intéresse c’est de comparer les périodes d’installation des Hollandais en Indonésie avec celles où on les retrouve en Afrique. Curieusement, ce furent également aux 17e et 18e siècle que leurs activités commerciales sont les plus florissantes sur le continent africain. Dans mon roman Le temps des caravelles, j’ai essayé de raconter la réputation calamiteuse des Hollandais, le long de la bande côtière qui allait du Ghana au Nigeria actuels, où ils avaient construit pas moins de quatorze forts, et chassé les Anglais et les Portugais (les pauvres, encore eux). Citation : « De temps à autre, le directeur du fort de Gléhué rendait visite au roi en son palais. Il est vrai que les occasions d’aller à la cour ne manquaient pas ; soit il venait de lui-même payer au souverain les taxes douanières imposées par le Trésor royal sur les transactions commerciales effectuées par les étrangers sur le littoral du pays, soit il venait en ami offrir au roi son allégeance et quémander sa protection contre les menées subversives des Hollandais et autres Anglais disséminés tout le long de la côte qui allait du territoire aurifère des Fanti aux rivières poissonneuses des Yoruba de Badagri. Il est vrai qu’à côté des quatorze forts hollandais et des sept forts anglais, l’unique fort des Portugais faisait figure de cache-misère. Et c’était aussi vrai, qu’en dehors de leur possession d’Angola, les Hollandais les avaient chassé de partout, aidés en cela par les Nègres eux-mêmes qui leur vouent une haine tout aussi teigneuse qu’immémoriale. Les plus puissants, donc, sur la côte, en ce qui concerne l’achat et la revente des êtres humains, les Hollandais le faisaient, souvent, ressentir à leurs frères de race. Impitoyables et voleurs, les Hollandais, manipulateurs et faux-monnayeurs ! Au fort d’Elmina, sur le territoire des Accra et des Fanti, racontait-on, il était arrivé que, au lieu de donner, comme il se devait, du bon or ou des marchandises comme salaire mensuel à la garnison pour leur entretien, ils distribuent du cuivre limé, ou de la limaille de cuivre doré, mélange d’or et de corail rouge. Aucune nation ne pourrait se mesurer avec les Hollandais, haineux entre eux-mêmes, et méfiants vis-à-vis des Nègres. »

fb50d50825a43654005afaf724251851.jpgCertes, ceci peut paraître de la fiction, mais presque toutes les relations des voyageurs occidentaux sur la côte ouest africaine entre les 17e et 18e siècles confirment. Ainsi lira-t-on avec surprise et plaisir les descriptions d’un marchand d’esclaves Danois sur la côte, Römer, dans son livre intitulé Le Golfe de Guinée 1700-1750. Au fond, l’ironie de l’Histoire est telle que presque tout le monde aujourd’hui en Afrique de l’Ouest a oublié cette présence hollandaise. Je ne sais trop quelle est la mémoire de la Hollande en Indonésie. Pour le Golfe de Guinée en tout cas, à part des traces matérielles comme les vestiges des forts utilisés pendant la période de l’esclavage des Noirs, lesquels forts d’ailleurs ne sont pas des constructions hollandaises mais portugaises ou anglaises qu’ils prenaient de force ou achetaient, à part ces traces discutables, le souvenir de la présence hollandaise fait partie des brumes de l’histoire violente de l’esclavage des peuples. Même dans l’imaginaire des peuples de la côte, il y a un vide terrible lié à cette mémoire. Il faut descendre plus bas, vers la pointe australe de l’Afrique, pour trouver enfin quelque vestige intéressant de la culture hollandaise. En effet, à la différence des autres pays du continent, l’Afrique du Sud, comme l’Amérique du Nord, s’est construite grâce à l’esclavage. Elle aussi a été une colonie néerlandaise de la Compagnie des Indes Orientales. Des Hollandais venus de Batavia (aujourd’hui Java en d’Indonésie) sont arrivés en 1652 accompagnés d’esclaves. Ces esclaves venaient d’Indonésie, de Malaisie, de la côte orientale de l’Inde, de Madagascar, du Mozambique. L’héritage de cette période est visible notablement dans la musique sud-africaine. En effet, les grandes plantations avaient des orchestres d’esclaves. Parmi les esclaves urbains, il y avait des musiciens. Là, il s’est produit un marronnage culturel, à travers un type de musique, qui se manifeste notamment au moment des fêtes du Nouvel An. Sans tomber dans le cliché d’une Afrique musicale, reconnaissons quand même que sans cette rencontre musicale entre Malais et Africains, le souvenir de la Hollande eût été aussi complètement effacé en Afrique du Sud, vu que la préoccupation des Hollandais, ici comme là-bas était avant tout commerciale. Comment donc relier l’Indonésie à l’Afrique, peut-être finalement à travers une étude de ce que ces deux continents ont apporté à l’imaginaire de l’esclavagiste et du colon hollandais. Mais ceci est une autre affaire, n’est-ce pas !?

©Kangni Alem

Août 2007

Le site de la Biennale :

http://ukliterarybiennale.com/category/2007/participants/

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15 Comments Add your own

  • 1. Abdon  |  août 18th, 2007 at 7:17

    Bandung aussi, Bandung en Indonésie, le toers-monde! Bon voyage, l’ami.

  • 2. Abdon  |  août 18th, 2007 at 7:20

    Ah, LE TIERS-MONDE, sacrée coquille, sacrés Portugais! Je cherche dans ma mémoire le souvenir de la Hollande dans le Golfe de Guinée, en effet je trouve les forts du Ghana, curieux.

  • 3. K.A.  |  août 18th, 2007 at 18:16

    mais Bandung, of course, où avais-je la tête? En plus, j’y étais, ha, ha, ha.

  • 4. Dapper  |  août 18th, 2007 at 18:17

    Les Caravelles est le troisième roman de Kangni Alem, qui a obtenu le Grand prix de la littérature d’Afrique noire pour Cola-Cola jazz (Editions Dapper, 2003). Enseignant aux universités de Bordeaux et de Lomé, membre de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA, opposition), cet écrivain au sens politique fin est candidat à la députation, preuve, s’il en est, que nombre de personnes de la diaspora tiennent comme une chance la nouvelle donne politique au Togo.

  • 5. K.A.  |  août 18th, 2007 at 18:22

    Cher Dapper (nom hollandais, bien sûr, mais drôle de pseudonyme), on postait au même moment. Franchement, que voulez-vous que je vous réponde? Ce n’est écrit nulle part que je crois à 100% à ce qui se prépare au Togo, mais c’est vrai, je suis candidat aux prochaines législatives togolaises sur la liste de la CDPA. Nul n’est parfait!

  • 6. Eloi  |  août 19th, 2007 at 2:31

    Ô, ma regrettée Batavia !
    KA, je te suggère de faire un tour à Cafe Batavia dans Jakarta Barat, Kota. Ayu t’en dira un mot, si tu veux.
    Espèce de veinard !

    Eloi.

  • 7. K.A.  |  août 19th, 2007 at 10:26

    Adresse notée, facile à retenir. veinard, moi? A peine. Et puis j’aime la batavia, la feuille de salade, ha, ha, ha!

  • 8. ALITI  |  août 21st, 2007 at 17:58

    Franchement,merci pour ce cours d’histoire rapide. J’ignorais tout de la Hollande esclavagiste, pardon, je suis nulle en histoire. Alors, l’ami, on te verras quand dans nos murs, again? Après jakarta? Quel périple, ménage-toi!

  • 9. François  |  août 21st, 2007 at 18:01

    Juste pour rire, vive Hollande
    http://discours.parti-socialiste.fr/2006/05/10/intervention-de-francois-hollande-lors-de-la-commemoration-de-la-traite-negriere-de-lesclavage-et-de-ses-abolitions-mercredi-10-mai/

  • 10. Kapinono  |  août 21st, 2007 at 18:23

    K.A., pour mémoire, on se doit de mentionner que bien avant l’arrivée des Européens à Madagascar, la grande île était déjà envahie/connue des Indonésiens venus de l’île de Bornéo, à en juger par l’apparence physique et la langue malgache. Les historiens se demandent toujours comment des Indonésiens préhistoriques de Bornéo ont pu, très probablement sans carte et sans boussole, parachuter à Madagascar (cf. chpt. 19 de la récente étude de Jared Diamond, « Guns, Germs and Steel: The Fates of Human Societies », 2003). C’était sans doute le premier contact entre l’Indonésie et l’Afrique. Tu peux chercher à le vérifier sur place si tu en as le temps.

  • 11. K.A  |  août 22nd, 2007 at 7:22

    Piste intéressante, à prospecter, merci. Mais tu sais, ces histoires de boussole, c’est du scientisme à rebours. On sait comment les peuples marins se repéraient désormais, grâce aux constellations. C’est là une science d’une autre nature, qui a fait ses preuves. Un peu comme les prouesses d’un homme qui aurait perdu son oreille intérieure (sa boussole scientifique) et qui n’en continue pas moins de s’adapter à l’obscurité, même si elle le fait paniquer. Question de navigation, les légendes des peuples marins fournissent des détails techniques qui peuvent paraître de l’ordre de la légende, mais la légende, au fond c’est quoi? Que les peuples de Bornéo aient pu arriver jusqu’à la Grande ÃŽle sans boussole, par exemple…

  • 12. G. Césaire  |  août 22nd, 2007 at 8:51

    Cher K.A,
    J’ai été impressionné une fois de plus par votre sens pointu de l’analyse. Et comme j’aime bien ceux qui ne font pas la même chose que les autres, je crie BRAVO. Vivement la sortie du roman.
    Il serait intéressant de nous donner un feed-back de la réaction des Indonésiens à votre exposé, au retour de la semaine biennale.
    Bons voyages, séjour, et à bientôt !
    G. Césaire

  • 13. Koranteng Ofosu-Amaah  |  août 28th, 2007 at 18:03

    1. Il y a un restaurant indonésien pres de chez nous (Berkeley, Californie) qui me rappelle toujours du Ghana. Je crois que c’est les epices ou le piment. Quand on parle de liens I’ll faut se souvenir de la cuisine

    2. Manu Herbstein dans son roman Ama a aussi couvert le sujet des liasons hollandaises.

  • 14. K.A.  |  août 31st, 2007 at 6:33

    jecris sur un clavier anglais, je suis assis dans le CAFE BATAVIA, un laptop sur la table, savourant mon cafe. Merci a ELOI qui ma recommande dy faire un tour, un endroit splendide. Je prends lavion dans 6 heures, alors je suis venu decouvrir le fameux cafe, encore merci du conseil. Ce pays est tout simplement beau.

  • 15. JAKARTA POST  |  août 31st, 2007 at 6:41

    Festival to cater to nation’s hidden bookworms

    Kurniawan Hari, The Jakarta Post, Jakarta

    Indonesia is not a country well known for a culture of reading and literature. So when writers and poets arrive from as far as Europe, the Middle East and America, it’s a sign that something exceptional is afoot.

    The fourth Utan Kayu International Literary Biennale, one of the few literary festivals in the country, will open on Aug. 23 in Jakarta and at the foot of Borobodur in Magelang, Central Java.

    In line with this year’s theme of « Force Majeure », festival organizers have invited writers and guests to contemplate the natural disasters that frequently befall Indonesia.

    « Words may be useless when compared to the scale of these disasters. However, rituals to remember the strength of human conscience in rebuilding cultures are definitely not useless, » the event organizers said in their program outline.

    As in the three previous festivals, this year’s biennale will feature poetry and book readings. Foreign and Indonesian writers will also be involved in discussions.

    « As usual, our core program consists of evening programs which are open for free to the public, » said Kadek Krishna, the festival’s international liaison officer.

    The festival will also take its readings and discussions to local high schools and colleges.

    In Jakarta, the festival will take place at Teater Kecil at Taman Ismail Marzuki (TIM) in Central Jakarta and at Teater Utan Kayu (TUK) in East Jakarta.

    The events at TIM will run from Aug. 23 to 24, while those at TUK will run from Aug. 25 to 26.

    In Magelang, the festival will take place at Galeri Langgeng and an open area next to the ancient Borobudur temple ruins.

    The foreign participants scheduled to attend the festival include Dutch playwright Chris Keulemans, Italian author Idanna Pucci, French novelist Kangni Alem, Palestinian novelist Ghassan Zagtan, American writer Terence Ward, Bolivian Edmundo Paz Soldan and Australian Sam Wagan Watson.

    Indonesian poets and writers at the festival will include Avi Basuki, Ayu Utami, Dewi Lestari, Joko Pinurbo, Remy Sylado, Laksmi Pamuntjak and Sindhunata.

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