Sarkozy: la réponse de Boubacar Boris Diop!

août 11th, 2007

boris2_diop.jpgLe discours inacceptable Nicolas Sarkozy

Il est peut-être écrit quelque part qu´entre Paris et ses anciennes colonies d´Afrique noire rien ne doit se passer selon les normes admises par le reste du monde. La brève visite de Nicolas Sarkozy au Sénégal aurait pu passer inaperçue: elle lui a au contraire servi de prétexte à un discours inacceptable, que jamais il n´aurait osé tenir hors du pré-carré, devant le plus insignifiant de ses pairs. En Tunisie et en Algérie, il a bien compris qu´il ne lui serait pas permis de se comporter comme en pays conquis. Il n´a d´ailleurs pas eu droit au Maghreb à l´accueil populaire, folklorique à souhait et dégradant, qui lui a été réservé à Dakar. Dans cette atmosphère rappelant le temps des commandants de cercle, il a prononcé une sorte de discours sur l´état de l´Union… française, sans même qu´on puisse lui reprocher de s´être trompé d´époque. Car il ne faut pas s´y laisser prendre: bien qu’il ait prétendu s´adresser à l´Afrique entière, Sarkozy n´est pas naïf au point de s´imaginer que la voix de son pays porte aussi loin que Johannesburg, Mombasa ou Maputo. Si les intellectuels de cette partie du continent ont, pour une fois, prêté attention aux propos d´un président français, c´est parce qu´on leur en avait préalablement résumé le contenu. Depuis quelques jours, ils le découvrent par eux-mêmes avec stupéfaction en même temps que les réalités de la Françafrique.

On comprend leur colère : même dans les pays francophones où on croyait avoir touché le fond depuis longtemps, tout le monde est d´avis que cette fois-ci la mesure est comble.

sarko.jpgEtre un chef d´Etat relativement jeune et inexpérimenté ne donne à personne le droit d´être aussi puéril. Lorsqu´on dirige un pays important, on ne peut pousser trop loin le jeu du “moi-je-ne-suis-pas-comme-les-autres”. Ce manque d´humilité d´un homme que l´on dirait encore choqué d´avoir si aisément atteint son but l´a amené à aligner, devant un auditoire particulièrement averti, les plus désolants clichés de l´ethnologie coloniale du dix-neuvième siècle. La science politique s´intéressera peut-être un jour à ce cas de figure unique : un président étranger faisant, du haut de son mètre soixante quatre, le procès de tous les habitants d´un continent, sommés d´oser enfin s´éloigner de la nature, pour entrer dans l´histoire humaine et s´inventer un destin. Remises au goût du jour par des auteurs français surtout soucieux de flatter la négrophobie ambiante, ces thèses servent à conforter une lecture révisionniste de la colonisation, du génocide des Tutsi du Rwanda et de la Traite négrière. La phrase “Ce sont des Africains qui ont vendu aux négriers d´autres Africains” est d´une colossale ineptie, elle est tout simplement indigne d´un président de la République. C´est une insulte à la mémoire des victimes et une infâme relativisation de la violence fondamentale du commerce triangulaire. Jamais, dans toute l´histoire de l´humanité, une nation n´en a opprimé une autre sans avoir bénéficié de la complicité, voire du zèle des élites du pays conquis. Aux dires de Robert Paxton – dont le travail sur Vichy est une référence absolue – Adolf Hitler n´était pas spécialement intéressé par l´occupation totale de la France: il lui suffisait de la neutraliser et d´en faire une simple base arrière. Ce sont les autorités étatiques françaises de l´époque qui l´auraient vivement pressé de se montrer un peu plus ambitieux, que diable. Et qui donc, sinon l´écrivain Charles Maurras, a salué comme une “divine surprise” l´entrée des chars allemands dans Paris le 14 juin 1940? Le constat vaut pour d´autres parties du globe. Sans les coupables hésitations de Moctezuma – un homme de faible caractère à la tête du puissant empire aztèque – et le concours des caciques de nombreuses tribus indiennes, Hernàn Cortès et sa poignée de conquistadors n´auraient pas réussi à soumettre à leur loi la quasi-totalité de l´actuelle Amérique latine.

Le président francais a dépassé les limites du tolérable et – bien au-delà des fameux “pays du champ “ – beaucoup de descendants d´esclaves vont se demander comment on en est arrivé à une situation oú un responsable européen peut se permettre de tenir publiquement, sur le lieu même du crime, de tels propos sur la Traite négrière. La référence à Césaire n´y changera rien. Comparaison n´est certes pas raison mais Sarkozy n´a pas de chance : au moment même où il évoquait avec une émotion feinte “ le bruit d´un qu´on jette à la mer”, un Nègre – ou un Arabe - était enchaîné et roué de coups à l´aéroport de Roissy.

A Dakar, le président de la République française a refusé d´appeler l´université par son nom, parce qu´il lui en coûtait sans doute de prononcer celui de Cheikh Anta Diop. Cette attitude ne le grandit pas, pour dire le moins. Elle met à nu les limites d´un homme pourtant visiblement décidé à montrer ce jour-là qu´il était capable de parler d´autre chose – et sur un autre ton – que de “racaille” et de “karcher”. Son désir de proximité avec un public qu´il devait savoir hostile l´a peut-être un peu perdu. Le rôle de composition qu´il s´est inventé (“Je suis jeune et je te parle à toi, jeune d´Afrique“) témoignait de toute façon – soit dit au passage – d´un réel manque de délicatesse à l´égard de son vénérable hôte.

On n´aura pas la cruauté de faire remarquer à Sarkozy que le tutoiement nous rappelle, a nous autres, de bien mauvais souvenirs. Cela importe en définitive moins que son recours répété a un “je” plein de présomption. Il en faut pour s´imaginer que ni la vie, ni leurs parents ou leurs professeurs n´ont jamais rien appris aux jeunes Africains, qu´il y a toujours eu un abîme entre la Vérité et eux et que, lui Nicolas Sarkozy, allait une fois pour toutes le combler ce 26 juillet 2007. Mais l´étudiant le moins averti de l´assistance avait déjà maintes fois décortiqué Discours sur le colonialisme et entendu Césaire y réfuter l´un après l´autre, avec clarté et précision, les arguments servis par Sarkozy. Ce dernier ne le sait peut-être pas mais son discours de Dakar est bien plus vieux que lui-même. On peut se croire résolument tourné vers l´avenir alors qu´on a seulement les yeux rivés sur le rétroviseur de sa propre histoire.

Nicola Sarkozy a en outre cru devoir inviter son auditoire à distinguer entre les “bons” et les “mauvais” colonisateurs. Admettrait-il qu´un Allemand applique la même grille de lecture à l´histoire de son pays ? La France n´a été occupée par l´Allemagne que pendant cinq ans – et dans des conditions infiniment moins cruelles que la colonisation – mais on attend le jour où, au lieu de réfléchir sur un système de domination étrangère, violent et illégitime par sa nature même, quelqu´un aura l´audace de faire le tri entre les nazis de bonne volonté et les autres.

Dressant la liste des fléaux du continent, Sarkozy fait une discrète mention, “des génocides” dont la colonisation n´aurait en rien été “responsable”. Il faut s´y arrêter, comme chaque fois que l´on voit le mot “génocide” utilisé au pluriel par un représentant de l´Etat français. Le nouveau président est arrivé au pouvoir dans un contexte de très forte tension entre Paris et Kigali. L´implication de la France dans le génocide des Tutsi du Rwanda est si avérée que l´on sent parfois chez certaines autorités de l´Hexagone comme une tentation de passer aux aveux. C´est en réalité la seule option rationnelle dans ce difficile dossier. Malheureusement Paris court le risque, en créant un tel précédent, de voir s´ouvrir la boîte de Pandorre des sanglantes dérives de la Francafrique. Pour se tirer d´affaire, on essaie d´accréditer l´idée que le Rwanda n´était, tout bien considéré, qu´un génocide africain de plus et qu´on aurait tort d´en faire une grosse histoire. Avant Sarkozy, François Mitterrand et Dominique de Villepin – pour ne citer que ces deux-là – avaient essayé de se débarrasser, d´un haussement d´épaules désabusé, du million de morts rwandais. Or, cette étrange théorie des solutions finales quasi routinières en Afrique ne résiste pas à l´examen. Il se trouve en effet que le génocide, perçu comme le crime absolu par la communauté des nations, a été défini de manière particulièrement stricte par la Convention de Genève de 1948. Et au sens où l´entend celle-ci, le seul génocide sur le continent, au vingtième siècle, est celui des Tutsi du Rwanda en 1994. Les deux autres – la Shoah et le génocide arménien – ont eu lieu en Europe et le quatrième au Cambodge. Sarkozy ne pouvait ignorer cela. C´est donc à dessein qu´il a tenté de semer la confusion sur ce sujet douloureux, qui mérite mieux qu´un dérisoire traitement politicien.

Plus soucieux, curieusement, d´évoquer notre passé le plus lointain que le présent, l´orateur s´est gardé de la moindre allusion à la Françafrique, “le plus long scandale de la République”, selon le mot du regretté Francois-Xavier Verschave. Sarkozy était pourtant très attendu sur le sujet, car il aurait eu bien des choses à dire sur la politique africaine de la France depuis le début des années soixante. Il sait bien qu´après des independances de façade Paris a continué, entre coups d’Etat, soutien à des régimes dictatoriaux et contrôle total des leviers économiques et du personnel dirigeant, à faire la loi dans ses anciennes colonies. Il en est ainsi depuis le temps du général de Gaulle et ses successeurs, de gauche ou de droite, s’en sont toujours tenus à une ligne de conduite en fin de compte si profitable : langue de bois lénifiante sous les ors des palais et, dans l’ombre, le langage de la force avec son lot de coups tordus de divers réseaux et services, d’interventions militaires et d’assassinats ciblés de personnalités politiques.

On n’attendait certes pas de Nicolas Sarkozy qu’il regrette publiquement l´implication de son pays – qui ne fait plus l’ombre d’un doute – dans le génocide des Tutsi du Rwanda ; il n’allait pas non plus, dans un brusque accès de sincérité, se laisser aller à des états d’âme sur le rôle d’Elf et de certains grands groupes financiers – auxquels on le dit très lié – dans le pillage des ressources du continent. Personne, même dans ses rêves les plus fous, n’a jamais espéré le moindre aveu de cette nature : dans le monde tel qu’il va, les choses ne se passent pas ainsi. Qui ne s´est malgré tout surpris à guetter, ces dernières semaines, l´indice d´un début de changement ? La relation françafricaine a atteint, au sommet, un tel degré de putréfaction qu´elle se sait condamnée à terme. Du Rwanda à la Côte d´Ivoire – en passant par les péripéties de la succession d´Eyadéma – les avertissements n´ont pas manqué depuis bientôt quinze ans. Il eût été habile pour Sarkozy de se donner une aura de réformateur hardi en faisant de nécessité vertu. Mais même ce petit pas en avant, dicté par une prise en compte lucide des réalités du monde et des mutations de l´Afrique dite francophone, a paru d´une audace inouïe aux parrains de la Françafrique. Le candidat Sarkozy avait cru pouvoir déclarer que “la France n’a pas besoin de l’Afrique” mais il n´a pas dû être difficile de démontrer au président l´imprudence de tels propos. Son mutisme remarqué sur la Francafrique montre clairement qu´il n´a pas l´intention d´opérer une rupture qui mettrait dans l´embarras Idriss Deby, Sassou Nguesso et surtout son vieux complice Omar Bongo. Sans parler des amis qu´il ne va pas tarder à se faire : présidents en poste et jeunes dauphins encore imberbes se bousculent, paraît-il, au portillon…

Ceux-là l´ont entendu écarter toute idée de repentance le soir même de son élection et ils n´oseront jamais le fâcher par l´évocation de ce sujet, délicat entre tous. De toutes les anciennes puissances européennes, la France est la seule à avoir ce rapport quasi obsessionnel à son passé colonial. Le parlement y vote, avec une incroyable candeur, des lois négationnistes et sa classe politique semble faire de la question de la repentance une affaire d´Etat d´une importance exceptionnelle. On a envie d´inviter toutes ces personnes à plus de sérénité. Regretter les crimes de ses ancêtres est un acte que seule sa conscience peut dicter à un être humain. C´est, par ce fait même, un acte qui perd toute valeur s´il résulte d´une injonction extérieure. Il ne pourra certes jamais ressusciter les morts ou même guérir complètement les blessures de jadis mais il peut grandir celui qui est capable de s´élever à une telle hauteur et aider, parmi les nouvelles générations, à la réconciliation des coeurs et des esprits. Mais si on n´a pas la force de se repentir, on doit au moins avoir la décence de se taire. Lorsque Nicolas Sarkozy lance : “Jeunes d’Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance”, il commet une grave inversion des rôles. C´est le privilège de la victime et non du bourreau de décider s´il faut évoquer ou non des crimes si abominables. La réaffirmation constante par le second de son refus du repentir est une véritable maladie de l´âme. Une société dont les dirigeants et tant de citoyens n´ont avec leur passé que ce rapport de dénégation, compulsif et grimaçant, révèle à son insu le malaise qui le tenaille et mérite, en vérité, plus de compassion que de haine.

A entendre Nicolas Sarkozy en prendre ainsi à son aise avec la Traite négrière, on peut perdre de vue qu´elle a fait, sur plusieurs siècles, au moins deux cents millions de victimes. Ce dernier chiffre est donné par Senghor - dans l´important ouvrage qui lui est consacré par l´universitaire américaine Janet G.Vaillant. Peu porté à l´exagération en la matière, l´ancien président sénégalais explique très sobrement dans une lettre à sa biographe en quoi le “trafic de bois d´ébène” continue à peser à la fois sur le présent et sur le destin de l´Afrique.

dessin senghor3 .jpgLe poète de Joal a été cité à plusieurs reprises par Nicolas Sarkozy en des termes élogieux. Le plus ironique c´est que, quoi que l´on puisse penser de Senghor, il n´est pas certain qu´il aurait laissé un invité du Sénégal dire de telles énormités ce 26 juillet sans lui porter la réplique d´une façon ou d´une autre. Etre un habile politicien ne l´empêchait pas d´avoir, lui, de la fierté et le sens de l´Histoire.

Au-delà des rapports de suzerain à vassal que Sarkozy peut entretenir avec ses obligés de la Françafrique, ce qui est arrivé à Dakar interpelle aussi une certaine intelligentsia africaine francophone. Les désillusions nées des Indépendances – partis uniques, Guides-Infaillibles-de-la-nation. épidémie de coups d´Etat militaires et corruption – ont amené certains auteurs à soumettre l´Afrique à une critique sans complaisance. A partir de la fin des années 80 de nombreux textes ont été publiés par nos sociologues, historiens ou philosophes, avec l´intention louable de diagnostiquer le mal africain et de susciter les conditions psychologiques d´un sursaut. De façon moins élaborée mais souvent mus par la même volonté de favoriser un électrochoc, les romanciers faisaient de leur côté, avec la démesure et les effets de dilatation que seule autorise la fiction, le procès des systèmes politiques post-coloniaux. Les uns et les autres avaient malheureusement tendance à confondre Etat africain et société africaine. Celle-ci était soupconnée de couver, par le simple fait qu´elle restait elle-même, les germes de sa propre destruction, plusieurs fois annoncée à l´époque – puis aussitôt reportée sine die. C´était là l´exemple achevé d´une vision purement essentialiste de la réalité africaine, tournant autour d´elle-même, comme le serpent qui se mord la queue, avec une lassante monotonie. Négligeant les rapports de force politiques réels et l´impact décisif de l´Etat francais sur les luttes de pouvoir dans chaque pays de son ex-Empire d´Afrique subsaharienne, la réflexion se polarisait, avec une singulière obstination, sur les effets visibles du désastre au détriment de ses causes profondes, moins spectaculaires il est vrai. Cette littérature, en principe destinée aux Africains, a été en fait beaucoup plus lue par les Occidentaux. Ceux-ci en ont fait leurs délices et elle leur a procuré un exquis sentiment d´innocence. Ces auteurs balisaient à leur insu la voie à une négrophobie que l´on voit chaque jour un peu plus paisible et décomplexée mais qui sait être vulgaire et injurieuse à l´occasion. En quelques années, l´afro-pessimisme a été pour ainsi dire racialisé et vidé de l´énergie libératrice dont elle était potentiellement porteuse. En France et dans le reste de l´Occident, des essayistes africanisants s´en sont largement servis pour donner une seconde vie aux préjugés les plus incongrus sur le continent. Et très souvent ils se sont abrités derrière ces ouvrages pour convaincre de la pureté de leurs intentions un public assez peu averti. Il était en effet difficile de les accuser de racisme puisqu´ils ne faisaient que reprendre les analyses de leurs homologues de Dakar, Yaoundé ou Abidjan.

Les propos de Nicolas Sarkozy viennent en droite ligne de cet univers vaguement africanisant, si prompt à fustiger la concurrence mémorielle et une soi-disant tendance des Nègres à se présenter comme d´éternelles victimes des autres. Son meeting d´Agen le 25 juin 2006 est particulièrement révélateur de cette intime filiation. Sarkozy y avait été très dur contre : « ceux qui ont délibérément choisi de vivre du travail des autres, ceux qui pensent que tout leur est dû sans qu’eux-mêmes doivent rien à personne, ceux qui veulent tout tout de suite sans rien faire, ceux qui, au lieu de se donner du mal pour gagner leur vie, préfèrent chercher dans les replis de l’histoire une dette imaginaire que la France aurait contractée à leur égard et qu’à leurs yeux elle n’aurait pas réglée, ceux qui préfèrent attiser la surenchère des mémoires, pour exiger une compensation que personne ne leur doit, plutôt que de chercher à s’intégrer par l’effort et par le travail, ceux qui n’aiment pas la France, ceux qui exigent tout d’elle sans rien vouloir lui donner, je leur dis qu’ils ne sont pas obligés de rester sur le territoire national.» Quatre jours plus tôt, il était l´invité de Franz-Olivier Giesbert à l´émission “Culture et dépendances”. Il y disait textuellement ceci : « J’ai reçu le père malien et le frère [d’un des deux jeunes électrocutés dans un transformateur EDF, origine des émeutes de novembre 2005]. Le père, qui est depuis trente ans en France, ne parlait pas français. Le fils, qui est né en France et va au Mali seulement pour les vacances, était en boubou.»

Que ce leader politique ait pu en vouloir à des émigrés maliens en train de faire le deuil de leur enfant d´être “en boubou” ou de ne pas parler français, donne la mesure de son mépris pour les Africains et pour leur culture. On aurait cependant tort d´oublier que cette façon de penser est aujourd´hui assez répandue en France. La sortie dakaroise de Sarkozy a retenu l´attention parce qu´il est un chef d´Etat mais il n´a rien dit que l´on n´ait lu ou entendu, au cours de la décennie écoulée, de la part de nombre d´intellectuels européens mais aussi, il faut bien le dire, de la part des penseurs africains eux-mêmes. Pour l´afro-pessimisme, qui a d´ailleurs toujours été un courant philosophique diffus et quasi insaisissable, l´heure devrait être à une révision déchirante. D´une partie de l´Afrique à une autre, voire d´un pays à un autre, des processus historiques singuliers et complexes sont à l´oeuvre. Il n´est pas raisonnable de s´en interdire l´examen minutieux, loin des a priori réducteurs. Autrement dit, le choix n´est pas seulement entre une glorification béate du continent africain et sa diabolisation à outrance. Ce sont là deux façons identiques de s´enfermer dans un tête-à-tête pernicieux avec un monde occidental trop souvent pris à témoin – au nom de quoi ? – de nos “temps glorieux” ou de notre “malédiction”. Instruire le procès des sociétés africaines est légitime mais il est essentiel de savoir très précisément à qui l´on parle. Et si l´on ne trouve pas un moyen sûr de s´adresser en priorité aux Africains, les choses resteront encore longtemps en l´état, au grand dam de nos populations.

On aimerait bien connaître le bilan que le président francais lui-même a fait, en son âme et conscience, de sa visite à Dakar. Se peut-il qu´il n´ait pas compris à quel point nous nous sommes sentis insultés ? D´un point de vue rigoureusement politique, son discours est une faute. Il ne tardera pas à s´en rendre compte : les Africains et les Nègres de la diaspora ne le lui pardonneront jamais. La bonne vieille langue de bois aurait mieux servi les intérêts de son pays. Elle lui aurait en outre évité ces effets oratoires si empruntés qu´ils en étaient parfois un peu pathétiques. A l´arrivée on a presque envie de remercier Nicolas Sarkozy d´être venu nous apporter, bien malgré lui, la bonne nouvelle : en Françafrique, depuis le 16 mai 2007, le Roi est nul.

©Boubacar Boris Diop

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10 Comments Add your own

  • 1. ramsès  |  août 11th, 2007 at 18:38

    Du grand Boris, vraiment du très grand. Je ris encore sur les mensurations de Sarko. 1m combien? SarkoLéon, hi, hi. Et je retiens cette phrase: “A Dakar, le président de la République française a refusé d´appeler l´université par son nom, parce qu´il lui en coûtait sans doute de prononcer celui de Cheikh Anta Diop.” Oui, c’est comme ça, il leur fera encore et toujours peur, jusqu’à la fin des temps, le grand, l’immense CAD. Merci, frère Boris.

  • 2. Viviane  |  août 11th, 2007 at 20:58

    Cher Boris Diop,
    comme toutes les réponses des intellectuels africains à Sarkozy, la tienne aussi a le mérite d’être claire et argumenté, comme le texte de Sarkozy lui-même. Mais logique contre logique, je me demande si c’est quand même nécessaire de déployer tant de talent pour répondre à un discours qui signe l’échec de la politique “africaine” de l’intéressé? N’y a-t-il pas autre chose à faire? Quand vous dites que les Africains vont fair payer ce discours à Sarkozy, je me dis oui c’est cela la réponse, tout dépend de ce qu’elle va être. Comment lui faire ravaler ses mots, à ce Président qui est une honte pour la France, ma France? C’est là où je suis resté sur la faim avec ton texte. mais ceci n’est que le sentiment d’une française ordinaire, même pas amoureuse de ‘Afrique, amoureuse de l’humain et du respect tout court. Sarkozy ou la France doit payer, mais comment?

  • 3. Abdon  |  août 12th, 2007 at 21:20

    ça chauffe au Niger, pour l’uranium, peut-être est-ce là un début de réponse concrète?

  • 4. Vigilant  |  août 13th, 2007 at 0:16

    No comment !

  • 5. Zaa  |  août 13th, 2007 at 7:28

    C’est la reponse de B.B.D qui aurait du tenir lieu de lettre ouverte a Sarkozy dans Liberation ou ailleurs. Incisive, percutante,vivifiante, sans detours, veritable catalyseur…tout y est dit, chapeau bas!

  • 6. Gilles Togoata  |  août 15th, 2007 at 0:34

    Je vois les différents retours que nous autres africains faisons sur le fumeux discours de FACHOzy. Ce qui me navre est qu’aucun étudiant ou pseudo intellectuel présent dans la salle n’a eu le courage d’entonné un slogan pour répondre à notre commandant de cercle. De simples “Facho! Facho! Facho!” auraient suffit.
    Il nous manque un réel sens politique et les couilles qui vont avec!!!
    On préfère pérorer sur le web au lieu d’une action en temps réel qui aurait fait le tour du monde!!!!
    Pauvres de nous.

  • 7. TCHALLA Kodjo  |  août 17th, 2007 at 11:02

    Lettre ouverte à Monsieur Nicolas SARKOZY
    Monsieur
    Permettez-moi d’abord de vous remercier de l’intérêt que vous avez manifesté à la jeunesse africaine en vous adressant à elle pour la première fois à l’université de Dakar et qui, comme vous le dites vous-mêmes, vous aurait permis de vous adresser à son élite en tant que Président de la République française.
    Suite donc à cette manifestation d’intérêt, permettez moi tout de même de persister à n’imputer qu’à votre seule et unique personne la responsabilité des avis émis, sans laquelle considération, je n’aurais pas jugé utile de vous faire parvenir cette réponse.

    Car que je sache, ce n’est ni un parlement moins encore un référendum qui vous aurait suscité cette inspiration originale de nos jours et de ce point de vue donc vous imaginez la prudence que je me dois d’observer à ne pas vous répondre comme si c’était le cas. Mais j’ai appris depuis à éviter de mêler les administrés et leurs dirigeants et du coup à ne pas tomber dans la tentation facile d’imaginer que parce que vous n’auriez pas comblé les non dits de votre description d’un pan de l’histoire, tous vos compatriotes vous auraient suivi sur cette voie.

    Vous comprendrez alors la raison de mon choix également de vous écrire en mon nom personnel, ne parlant que pour moi, ne parlant au nom d’aucune jeunesse, ne m’en réclamant d’ailleurs pas, ce d’autant que les officiels africains qui auraient dû en bonne parité vous exprimer leurs appréhensions sur ces questions d’intérêts communs à l’humanité entière, entendu dans le sens de sa marche historique, ne l’ont pas fait ; et alors la politesse et l’honnêteté intellectuelles du moins me commandent à moi de vous répondre, à votre personnalité physique aussi, parité oblige, puisque par l’entremise de votre adresse à tout le monde vous m’avez également interpellé.

    Monsieur

    Je viens vous parler avec la franchise et la sincérité que l’on doit à un ami que l’on aime et que l’on respecte. Je vous aime aussi et vous respecte, comme je peux aimer la France et comme j’aime les français. Mais ce n’est là qu’un sentiment, difficile à vérifier car c’est encore moi-même qui le dit. Quoi donc que vous ne disposiez d’aucun moyen pour en jauger, je ne puis hélas vous le prouver. Je vous le rends quand même bien puisque vous aimez les africains, encore que ce ne serait là que justice imparfaite à vous rendue tant que tous les africains n’auront pas avoué vous aimer en retour.

    Vous avez tenté un inventaire savamment documenté des causes des problèmes de l’Afrique et sa jeunesse avec elle. Et comme vous ne pouviez pas exhaustif là-dessus, vous n’avez pas tout dit non plus, tout naturellement. Je ne m’en plaindrai donc aucunement car c’était déjà un bel exercice auquel nous-mêmes devrions apprendre à nous mettre plus souvent.

    Je ne viens alors pas pour continuer la liste des omissions que d’autres avant moi ont relevé ça et là dans vos propos. Ce serait vous ravir la vedette alors que vous avez fait le premier pas et que si j’avais eu quelque chose à dire d’autre que le simple devoir de vous répondre, j’aurais dû commencer par vous interpeller le premier. Mais voyant que je ne l’ai jamais fait, faisant de moi l’illustre inconnu que vous découvrez aujourd’hui, cette occasion m’oblige tout bien considéré à avouer que je vous aurais mieux aimé et ces propos avec si tout cela se disait ailleurs que chez l’hôte que nous étions, de même que je ne me fus jamais offusqué de votre vision du monde, de votre conception de l’état républicain et de la nation identitaire ou des idéologies aux sources desquelles vous vous abreuvez. Non pas qu’elles soient défendables à tout point de vue, mais il ne s’agit pas de sciences exactes et puis qui d’autres mieux que certains de vos contempteurs se trompent ils aussi parfois d’adversaire?-

    Je veux vous dire que je retiens trois choses qui me concernent ou presque dans votre allocution : l’entrée de l’Afrique dans l’histoire qui tarde à se faire, le bilan de la colonisation fait du côté des colonies, votre main tendue pour coopérer avec nous.

    Pour le dernier point j’ai une proposition à vous faire qui améliore le concept eurafricain. Vraiment simple proposition qu’à vrai dire la vôtre m’a inspirée, laquelle ferait gagner du temps sur l’histoire, savoir qu’il nous suffit de nous poser comme terriens au lieu d’Eurafricains puisque le concept que vous proposez sera également à terme dépassé. Dans un cas comme dans l’autre la coopération n’en portera pas d’ombre puis vous serez encore le bienvenu ailleurs comme chez nous et vice versa.

    Que dire d’autre sinon que personne n’ayant pris le soin de répondre en situation à votre appel, il le fallait pourtant pour mettre à l’épreuve votre volonté de révolutionner notre époque par une invitation à oser, et donc oser le dialogue, oser rectifier le paternalisme choisi d’un côté et subi de l’autre. Et rompre aussi avec l’époque des anciennes habitudes, avec le passé, notre passé, aussi bien celui de la profondeur des nuits immémoriales que celui commercé avec la métropole depuis la traite. Et puisque ce faisant, la langue de bois et la tendance à la falsification devront être conjurés, il fallait vous en féliciter, vous excelliez il n’y a pas longtemps encore bien moins que l’un de vos prédécesseurs qui s’y sera brillamment distingué.

    C’est donc pour cette raison là que vous voudriez bien prendre ceci comme un conseil : restez plutôt sur votre position de pré campagne électorale (sans langue de bois, sans complaisance, sans compromission avec les régimes dictatoriaux) et un pays comme le Gabon par exemple en gagnerait davantage. Je ne parle pas du mien, je ne suis pas gabonais et quoique dans mon propre pays on ait mille fois touché le fond, je n’ai jamais cru bon attendre que quelqu’un vienne faire le boulot à notre place, montrant en cela notre unicité de vision des choses pendant que pour vous avoir en outre longtemps précédé dans la construction de notre avenir d’africain, en rapport avec ce que certains vous ont reproché de la question d’immigration, je n’ai jamais prétendu devoir vivre chez vous, moins encore comme compensation d’une dette contractée par les marchands d’esclaves, les colonialistes et leurs missi dominici des temps modernes.

    Je partage par ailleurs votre perplexité devant le retard de l’Afrique et votre résolution à la voir se démener comme en appelle l’hydre de la mondialisation qui force le pas à rentrer dans cette histoire ou à périr. C’est pourquoi aussi pour la comprendre cette histoire où il faut de l’audace, j’ai remarqué avec envie celle qui fut la vôtre quand on vous accusait d’extrémisme droitière. Hélas là bas au Sénégal vous n’êtes pas allé au bout de votre conviction, vous avez préféré emprunter à Senghor comme si Hegel ne suffisait pas pour l’argumentaire, emmêlant tantôt l’homme de Joal tantôt Camara Laye dans une gymnastique intellectuelle vertigineuse qui confond à desseins inavoués l’intelligentsia africaine, ses poètes et romanciers, ses politiques et autres homme d’état, son passé, son présent et son futur. Avec en prime de feinte le choix de l’université dont moi non plus je ne citerai pas le nom, courtoisie pour courtoisie.

    Mais voyez vous Monsieur, le poète Senghor n’est plus de ce monde et si aujourd’hui certains esprits s’emploient à lui faire porter comme un crime d’avoir exalté l’émotion nègre, je vous prie de ne pas tomber dans le piège. Senghor même de son vivant a beau s’en expliquer, de tous ceux qui le critiquent, très peu l’ont vraiment lu, moi-même presque pas. Mais si le peuple a droit de raconter comme bon lui semble, il est incommode qu’une référence mondiale vienne à l’université Cheick Anta Diop faire autant d’amalgames qui s’ils sont le fait délibéré d’universitaires de votre cabinet constituent une imposture grave et à combattre. Plus grave ce serait injure le cas échéant à moins de supposer que là encore on s’adressait au paysan noir, reclus et je vous le concède volontiers dans l’anhistoricité.
    Maintenant pour ceux que cela amuse de justifier les malheurs de l’Afrique par la lecture de philosophes dépassés, je pourrai encore répondre mais je laisse au peuple allemand le soin de réclamer une situation atténuante à son philosophe, lequel aurait encore contrairement à ceux là connu C. A. DIOP qu’il ne se serait sans doute - car la mauvaise foi en moins - pas fourvoyé dans les appréhensions erronées qu’il fit sur l’homme négro-Africain. Heureusement pour leur mémoire, l’un et les autres surplombent de leur esprit aujourd’hui encore aussi bien leurs lecteurs nostalgiques que ceux qui feignent de les ignorer.

    Et pour en revenir donc à une certaine histoire dans laquelle l’homme noir ne serait toujours pas rentré, j’avoue que sur ce point là je n’ai pas saisi fond de votre pensée que j’ai crû plutôt voir dissertant sur les cultures en les invitant à s’interpénétrer par un processus au demeurant inéluctable. A moins que ne relève d’un genre spécifique cette façon d’exprimer une réflexion aussi prolixe, je pense qu’il faille donner d’abord un sens à l’Histoire et à ce moment là certaines spéculations de Hegel vous auraient apparues avec leurs réelles portées, vues sous le prisme du recul qui a manqué. Alors, vous en seriez certainement, ne serait ce que pour rentrer dans le présent, à réclamer d’autres essais sur la question là où par paresse intellectuelle beaucoup excellent de plus en plus dans l’art facile de sanctifier pour les uns les esprits disparus ou de les pourfendre pour les autres plutôt que de s’atteler à faire avancer leurs travaux de là où ceux-ci les avaient laissés.

    Pour le reste Monsieur vous avez pleinement raison à part qu’on vous reproche que ne connaissant pas l’âme africaine vous aviez crû devoir vous appesantir sur des évidences, comme pour vous dédouaner d’autres dérangeantes que soit vous n’oserez plus accepter que l’on dise, soit que vous lanciez à la cantonade dans un bilan inachevé de pertes et profits.

    Et pour que votre sollicitude ne soit pas vaine, voici à quoi je m’engage le premier : le jour où vous surprendrez sur une tribune un chef d’état africain réfuter à tout rompre que ce ne sont pas les noirs qui vendaient leurs frères noirs, rompez notre partenariat, je ne serais donc vraiment pas rentré dans l’histoire. Car alors, mon cher Ami, alors seulement, j’aurai compris que l’enfant noir de Camara Laye, à genoux dans le silence de la nuit africaine, ne sait et ne comprend toujours pas qu’il peut lever la tête et regarder avec confiance l’avenir. Et que cet enfant noir de Camara Laye porte définitivement en lui deux parts irréconciliables, qu’il ne se sentira jamais un homme comme tous les autres hommes de l’humanité.

    Je vous prie Monsieur de recevoir mes salutations distinguées.

    TCHALLA Kodjo

  • 8. R.G  |  août 21st, 2007 at 18:07

    ‘‘La colonisation n’explique pas tout’’, a dit l’autre, dans un contexte où ‘‘tout’’ signifie ‘‘toute la misère de l’Afrique’’. Et il est vrai que l’on ne saurait rendre la colonisation responsable et coupable de tout, y compris du ratage phénoménal des Nouveaux Programmes d’Etude. Et il est vrai que si l’autre qui parlait à Dakar n’avait pas oublié ses lectures martiniquaises, il aurait pu citer Aimé Césaire pour clouer le bec aux demandeurs de repentance qu’il connaît : ‘‘Il est temps de mettre à la raison ces nègres qui croient que la Révolution ça consiste à prendre la place des Blancs et continuer, en lieu et place, je veux dire sur le dos des nègres, à faire le Blanc’’. L’homme, hélas, est coutumier de ces inqualifiables zèles : des Français bon teint avaient pris la place des Nazis pour crucifier d’autres Français, des Africains continuent de prendre la place du colonisateur pour crucifier d’autres Africains. Nazisme et colonisation sont d’ailleurs cousins germains. L’Allemand Willy Brandt s’est agenouillé à Varsovie, au nom du peuple allemand, en repentance pour les crimes nazis. Quel premier ministre de Grande-Bretagne ira s’agenouiller un jour à Lagos, Freetown, New Delhi, etc., au nom du peuple anglais, en repentance pour les crimes de la colonisation ?
    Coïncidence ou pas, pendant que l’autre dissertait à Dakar, fier comme Artaban, une traînée d’encre faisait tâche dans ‘‘Le Monde Diplomatique’’ d’août 2007 : ‘‘L’Europe ne s’est développée que grâce à un immense hinterland… Que seraient nos sociétés sans un flux constant de matières premières, de travail bon marché, sous forme d’immigration ou d’importations venant de pays à bas salaires, sans une fuite des cerveaux du Sud vers le Nord, suppléant à l’effondrement croissant de nos systèmes d’enseignement ?… C’est pourquoi la transformation majeure du XXe siècle a été la décolonisation. Elle a tout d’abord permis à des centaines de millions de personnes en Asie et en Afrique d’échapper à une forme particulièrement raciste de domination. De plus, cette transformation prolongera sans doute ses effets au XXIe siècle’’…(pp. 6-7).
    Le propos de Jean Bricmont est clair. De l’eau cependant à son moulin en rappelant que la douillette prospérité de la Belgique s’explique d’abord par le cadeau royal que Léopold II fit à la Belgique de sa chose personnelle, le Congo-Léopoldville, que Mobutu géra ensuite comme sa chose personnelle sous le nom de Zaïre ; que la paresseuse prospérité de la France s’explique d’abord par le fameux hinterland et notamment par tout ce que de Gaulle inventa dans le genre Elf-Gabon pour sustenter la France en spoliant l’Afrique. Et que dire du tout petit Portugal avec son vaste hinterland en termes d’Angola, de Brésil, etc. ?
    C’est ainsi. Et comme dirait encore Jean Bricmont, cette colonisation a rendu possible en Europe la ‘‘société de loisirs,’’ que pourrait illustrer l’image des cavaliers juchés sur le dos de leurs chevaux. C’est ainsi. Et si ‘‘la colonisation n’explique pas tout’’, pas toute la misère de l’Afrique, elle explique à coup sûr la prospérité tranquille, passée et présente, de l’Europe. La prospérité future de l’Europe ? La décolonisation est passée par là et le hinterland n’est plus taillable et corvéable à merci. On verra donc.
    Mais restons avec la colonisation encore, le temps de répondre à la question posée plus haut. Aucun premier ministre anglais n’ira jamais s’agenouiller à New Delhi ou ailleurs pour se repentir de quoi que ce soit parce que point ne se rabaisse le cavalier et que, dans l’affaire de la colonisation, le colonisateur se considère comme un vainqueur. Certes, ‘‘A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire’’, mais non sans prospérité, Et le vainqueur prospère n’a pas d’excuse à présenter au vaincu spolié. C’est ainsi. Et si le Chancelier allemand est allé s’agenouiller en Pologne, c’est parce son pays a été vaincu et qu’il ne peut aller dissertant que, malgré quelques dommages collatéraux, le nazisme a fait beaucoup de bien à l’Europe.
    C’est ainsi. Et il faut comprendre l’Artaban de Dakar qui aime les idées simples du droit des affaires, et qui affectionne les raccourcis affolants des plaidoiries faciles : la prospérité sur le dos de l’autre spolié ne laisse place à aucune repentance. Merci. C’est ainsi.
    (Par Roger Gbégnonvi)

  • 9. B. Shady  |  août 23rd, 2007 at 9:32

    les propos tenus par Monsieur sarkozy à dakar ont d’étonnantes avec un texte publié sur le blog de Dominique Ngoie-Ngalla, anthropologue et écrivain congolais. Contrairement à Nicolas Sarkozy, Ngoie-Ngalla est africain et s’interroge-ce qui est légitime- sur le triste sort de l’Afrique. Qu’un fils cherche à savoir les causes des malheurs de sa mère cela est normal. Monsieur sarko a commis une méprise en ce qu’il s’est trompé d’époque, car reprendre de tels propos quand on sait que l’occident de par sa politique actuelle contribue au malheur des africains frise le cynisme le plus abject. Un exemple les afro-américains se traitent entre eux de nigger, substantif diminuateur et péjoratif même entre noirs, mais cependant mal vu s’il est utilisé par des membres d’un autre groupe ou communauté.

    Aussi pour terminer, il fzut que nous apprenions à regarder notre histoire de façon objective; nous avons le droit de nous souvenirs des plaies mal cicatrisées de notre histoire sans toutefois oublier d’analyser nos propres turpitudes.

    B. Shady

    Les fondements historiques de l’étrange destin de l’Afrique noire (Dominique Ngoie-Ngalla)

    Lorsque, intellectuels ou politiques il nous arrive de réfléchir aux causes profondes des difficultés de l’Afrique noire à s’adapter aux mouvements de l’histoire, ses sociétés persistant,malgré tant de déclaration de bonnes intentions de ses dirigeants, à se comporter avec des mentalités d’un autre âge (tout en manifestant dans le même temps, de réelles aptitudes à comprendre et à faire usage des technologies modernes), il est rare que nous n’appelions pas tout de suite, d’un mouvement réflexe, la traite atlantique et la colonisation au banc des accusés. Une démarche au fond licite que chacun de nous comprend. Mais alors les responsables de nos malheurs une fois identifiés, nous devrions poursuivre la réflexion et nous demander pourquoi, lorsqu’il s’agit des savoirs et des technologies modernes, mis en condition, le Noir africain est de plein pied avec son siècle, et montre qu’il peut rivaliser avec l’occident dans certains domaines où celui-ci excelle, tout en se montrant inapte à gérer une société moderne. L’Etat par exemple dont la définition et les principes de fonctionnement sont copiés sur le modèle occidental, l’Etat reste pour lui une pure abstraction. Il a du mal a en intérioriser et à en vivre les règles et l’esprit. Ceux-ci lui restent étrangers. Sous l’inspiration de sa tradition et de sa culture, d’instinct le détenteur du pouvoir en fait une affaire personnelle, appropriée et protégée comme un patrimoine familial.

    Comment alors comprendre un tel paradoxe? Tout le monde se souvient de la savoureuse boutade de cet homme: “l’africain a la tête dans le nucléaire et les pieds dans l’argile”. Elle nous renvoie à la contradiction, dans ses comportements, de l’africain placé entre ces deux ordres de réalités opposées: le savoir et les technologies qu’il incarne d’une part, d’autre part le système de représentation et de pratiques, les catégories de pensée auxquelles celles-ci sont liées. C’est l’opposition du matériel (les savoirs et les techniques) et de l’idéel (les représentations du monde et leurs logiques). Si l’humanité progresse, on observe que ce n’est pas au même rythme, selon qu’on se trouve dans l’ordre du matériel ou dans celui du spirituel. Le progrès matériel est plus rapide que le progrès spirituel (l’esprit et la conscience). Et c’est le grand problème de l’Afrique, si attardée dans ses mentalités écrasées sous le poids trop lourd d’une histoire trop difficile dans laquelle l’avait enfermée un bien tragique destin.

    Il appartient alors à l’historien de remonter aux causes de tant de déboires. La traite des Noirs? Oui. La colonisation? Oui encore. Et quoi d’autre, car la traite atlantique et la colonisation, horribles et tragiques certes, ne sont pour l’historien que les causes immédiates de faits qui probablement ne seraient même pas apparus, en tout cas avec une telle ampleur sans la cause lointaine dont la traite atlantique et la colonisation sont les conséquences directes. Il faudrait rappeler les conséquences néfastes sur l’histoire et le destin de l’Afrique, du facteur géographique et écologique. La configuration géographique et écologique du continent africain, voila semble-t-il, la cause lointaine principale du drame africain. L’Afrique est entourée par la mer, de sorte que, jusqu’au XVè siècle où l’Occident modernise son système de navigation, la barre rendit ses côtes inaccessibles. De sorte que, sauf en sa bordure méditérranéenne, l’Afrique restât totalement coupée du reste du monde, se privant de ce fait des contacts féconds avec les civilisations brillantes de l’Inde bhouddique, de la Mésopotamie et de l’Egypte pharaonique, plus tard ptolémaïque, romaine, arabe enfin. Le désert pour ces civilisations succésives resta un obstacle infranchissable. De toute façon l’eussent-elles franchi qu’elles ne seraient quand même pas allées plus loin. La forêt équatoriale avec ses mouches tsé-tsé les arrêtait net. Au Vè siècle avant notre ère, on se souvient, un phénicien, Hannon, se prit d’audace et, excellent matelot (il le tenait de sa race) s’embarqua avec une poignée de compagnons; et ayant doublé le détroit de Gibraltar, mit le cap sur le Sud. Il semble n’avoir jamais dépassé les eaux maritimes de la Guinée. La barre toujours.

    Même au temps où il y’en eu de Noirs, (Narmer par exemple) les Pharaons échouèrent dans la recherche de solutions pour dépasser la Nubie voisine (le fameux pays de koush), et atteindre l’Afrique profonde. Celle-ci resta pour eux un mystère dont ils ne connurent que les Pygmées qu’ils firent venir à la cour pour la curiosité. Il faut relire à ce propos Hérodote qui s’était aventuré en Egypte au milieu du Vè siècle avant notre ère.

    L’Afrique resta donc isolée jusqu’au milieu du XIXè siècle où elle s’ouvre enfin à l’audace de deux explorateurs anglais, Speck et Burton. Les Pharaons désiraient pourtant tant savoir! Ils durent se contenter de récits forcément déformés que leurs faisaient les nubiens sur l’Afrique profonde. C’est de cette façon, par nubiens interposés, qu’ils furent informés de l’existence de cette race de nains qu’Hérodote appellera Pygmées. En sens inverse les choses de l’Egypte pharaonique parviennent dans l’Afrique des sources et de l’au delà du Nil certes, mais parasitées par la trop grande distance et les trop nombreux relais (de bouche à oreille), à l’arrivée elles n’ont plus aucune consistance. Les héllènes à qui la proximité géographique avec l’Egypte profite viendront s’y abreuver directement, à la source. Pythagore, Platon et tant d’autres.

    Si inventive fut-elle, mais privée du heurt correcteur avec l’expérience des mésopotamiens, alors en avance sur l’Egypte en bien des domaines et de plus loin, l’Inde, l’Afrique tourna en rond avec des recettes technologiques toujours les mêmes. On sait que le retour du même au même appauvrit forcément. Sur le plan politique, l’Afrique ce sera toujours le pays de la royauté divine (le pays des rois dieux, intouchables). L’éducation à la république et à la démocratie qui est comme le dit si joliment Paul Ricoeur, une aventure éthique, sans tradition, l’éducation à la démocratie sera longue et pénible en Afrique. Ouverte aux grecs et aux romains, ceux-ci l’y eussent initiée et probablement lui eussent évité la tragédie de la traite atlantique et arabe. Parce qu’en démocratie, fut-il son oncle maternel ou son père, aucun citoyen n’en vend un autre. Et sur le plan de la civilisation matérielle visible par laquelle on juge du degré de maturité d’une civilisation, parce qu’on y avait pas été initié, il n’y'aura pas en Afrique noire de ville avant la colonisation. Des villes de pierre. Car la polis où s’assemblent des libres citoyens n’est pas un tassement désordonné de huttes de paille et de torchis.
    Mais comment autrement sans connaissances techniques en architecture où constamment est fait appel à la mathématique et à la physique. L’expérience de la muraille de Zimbabwe est difficile à expliquer en dehors de l’influence arabe. Elle resta d’ailleurs sans suite. Aux confins de l’ère culturelle arabo bèrbère, l’expérience de Tombouctou resta elle aussi sans suite faute d’une vulgarisation suffisante. Le petit peuple ayant été tenu à l’écart. Faute de villes qui organisent et encouragent les savoirs vulgarisés, l’Afrique n’aura pas de mathématiciens ni de philosophes capables, grâce à l’apprentissage des techniques et des règles du raisonnement logique, d’articuler un système de concepts en quoi on reconnait la philosophie qui est réflexion rigoureuse sur les problèmes de la société de son temps. On en resta donc à la sagesse terre à terre des proverbes sur le contenu desquels aucun discours critique ne revient jamais, le proverbe énonçant une vérité éternelle, indiscutable. Or, la critique et le débat contradictoire, voila, les racines du progrès dans l’ordre du matériel, comme dans l’ordre de l’idéel. Hors de là commence le royaume de l’obscurantisme et de l’idéologie justificatrice et mystificatrice. Le domaine où règnent les sorciers avares de leurs connaissances.

    L’Afrique sera sauvée le jour où, dans le domaine du savoir et de la connaissance comme dans celui de la gestion des hommes, elle acceptera que s’instaurent l’expression libre des opinions et le débat contradictoire déja esquissés dans feue la palabre africaine enterrée sous nos démocraties bancales. Cloisonnée, il avait manqué à l’Afrique l’audace de Rome et d’Athènes.

    Publié par Dominique NGOÏE NGALLA à l’adresse 05:39 3

  • 10. jpc  |  août 28th, 2007 at 9:20

    Bonjour

    je viens de lire ce magnifique texte.
    En tant que français, j’y souscris totalement avec toutes mes tripes et mon coeur.
    Je le relaie sur mon site pour en faire un document pédagogique car il faut bien le reconnaitre, les français sont très, mais très très loin de ces choses là!
    http://www.top-debats.info/blog.php?lng=fr&sel=pg&pg=2053

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