Misère et grandeur des salons du livre « africain(s) »
octobre 16th, 2006
Les salons du livre prétendument consacrés aux littératures africaines en France sont, pour la plupart, des manifestations rarement satisfaisantes. On n’y vend pas toujours nos livres, on y mange mal, pis on y subit la loi des écrivains stars souvent insipides quand ils essayent de raisonner en dehors de leurs univers littéraire (on me dira, oh ce n’est pas toujours de leur faute !), bref on peut s’y ennuyer jusqu’à la nausée. Mais pourquoi diable, me diriez-vous, continuer à les courir? La réponse est simple: parce que ce sont aussi des occasions de faire des rencontres avec des auteurs singuliers. C’est ainsi que ce week-end, lors d’un salon répondant à toutes les caractéristiques citées plus haut, j’ai fait enfin la connaissance d’un auteur dont le premier roman, alors que j’étais encore étudiant sur le campus de Lomé, m’avait profondément troublé, dans le bon sens du terme.
Nous étions alors un petit groupe de lecteurs à se refiler entre nous Le Nègre Potemkine de Blaise N’djehoya, publié en 1988 chez Lieu Commun (en faillite depuis), l’éditeur entre autres, aussi, de Plan B et Faut être nègre pour faire ça de Chester Himes, ou encore de Cercueil et Cie de Simon Njami, un autre « camer disparu » de cette génération à laquelle appartiennent Ndjehoya, Yodi Karone, etc. Roman violent, halluciné, à l’écriture heurtée et directe à la fois, Le Nègre Potemkine avec sa finale problématique mettant en scène un narrateur qui avait construit son château dont une seule face était inachevée, la face sud, avait laissé une empreinte durable dans ma pensée. Nous étions en 1989, un an plus tard je faisais la connaissance de Simon Njami au Ghana, et trois ans plus en arrivant en France, je découvris que N’djehoya était un homme dont beaucoup d’artistes et intellectuels noirs disaient pis que pendre. À telle enseigne que, il y a à peine deux ans, je devais coordonner le numéro d’une revue littéraire, et lorsque j’ai proposé le nom de Blaise N’djehoya pour rédiger un article dont je le savais capable, la réponse de certains de mes interlocuteurs fut empreinte d’une certaine perplexité : « Blaise ? On le dit un peu fou, non ? »
L’homme que j’ai enfin rencontré ce week-end n’est pas un tendre, même si ses propos vigoureux et moqueurs ont aussi leur dose de délicatesse. En compagnie de son « pays » et complice Marcel Zang, dramaturge, auteur de La danse du Pharaon chez Actes Sud, nos discussions ont été vives et franches. L’occasion de poser à Blaise la question qui m’a toujours taraudé : pourquoi ce silence brutal depuis la parution de ce premier roman ? Sans compter que le livre est introuvable et n’a jamais été réédité par aucun éditeur en France. Les réponses de l’homme surprennent : « Je ne publie plus, parce que je n’aime plus mes contemporains. Et puis tout ça sent mauvais. » L’amour, le flair, décidément cet homme n’est pas dans l’air du temps, on peut le comprendre quand on sait le poids de la marchandisation dans l’évaluation actuelle de la littérature. Mais cela suffit-il comme raison ? Non, et je lui ai dit, à mon Blaise Potemkine, que nous sommes nombreux à écrire et à se soucier de nos minuscules carrières, mais qu’il arrive à certains d’entre nous d’éprouver de la vraie admiration pour certains de nos contemporains, même si ces derniers ne nous aiment plus ! Finalement, l’ours a lâché qu’il travaille à un manuscrit et qu’il va le publier parce que beaucoup de ses amis lui font le même reproche. Le titre provisoire est du N’djehoya tout craché, Roman avec Pouchkine ! Allez, combien d’années Boulgakov a mis pour écrire Le Maître et Marguerite !? Quant au Mumbo Jumbo d’Ishmael Reed (référence constance chez Blaise), n’en parlons pas. Mais en attendant ce jour lointain où le nouveau roman de Blaise N’djehoya paraîtra en librairie, rêvons qu’une réédition nous fasse redécouvrir l’énigmatique OVNI qu’est et demeure Le Nègre Potemkine !
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21 Comments Add your own
1. à signaler aussi (K.A) | octobre 16th, 2006 at 15:10
Sang d’Encre – « black as ink »
Un film documentaire de Jacques Goldstein et Blaise Ndjehoya
Fiche technique
Réalisation Jacques Goldstein et Blaise Ndjehoya
format beta Digital Durée 52’ Son stéréo
Coproduction La Huit et ABSYNTHE production®
Film de la migration, qui a fait de la France l’escale obligatoire des intellectuels et des artistes Afro-Américains après la Seconde Guerre Mondiale. Il met en avant les raisons de cet exil, retrace la vie des expatriés sur la rive gauche, rive noire de la Seine. Il met à jour le fil qui, depuis 1812 et les cercles de littérature noire de la Nouvelle Orléans, lie Harlem et le quartier latin, Richard Wright et Jean-Paul Sartre, Miles Davis et Juliette Gréco, Chester Himes et Marcel Duhamel…
2. Zik | octobre 16th, 2006 at 20:39
K.A.,
Cet article offre l’occasion de se recueillir sur les choix de ces artistes qui parfois préferent s’éloigner de leur art, quand ils n’ont rien à dire, pour mieux revenir en force, une fois l’inspiration retrouvée. Miles Davis nous avait fait le coup en arretant de jouer pendant 12 ans. Quand il est revenu, tous les prétendant ont compris que le maître était de retour. Et ce fut un régal pour nous mélomanes.
3. Mayombe82 | octobre 17th, 2006 at 8:57
Très énigmatique en effet ce Blaise N’djehoya; ce que tu en dis donne envie de lire son livre. Et si les Editions Panthère (Nzé) la publiaient, cette oeuvre, hein? @+, M82
4. Blaise KIBONZI | octobre 17th, 2006 at 10:21
Merci K.A, de nous faire connaître ce Monsieur visiblement talentueux et qui ne recherche pas la gloire au nombre d’exemplaires de livres vendus.
Ceci dit j’ai pensé à vous écrivains et intellectuels africains (pour ceux qui le sont réellement) en voyant à la télé un monsieur (Andre LEFEUVRE ?) présenté son livre « Pour en finir avec la repentance coloniale ». J’ai eu les boules.
Mais où sont donc les intellectuels africains capables de répondre à ce genre d ‘énergumènes ?
Il y avait une petite beurette sur le plateau (membre du mouvement les indigènes d ela République) qui a su quelque peu lui répondre. Et surtout (et ça faisait longtemps), un très grand Jacques LANG qui a su voler à notre secours en retirant quelques bétises de la bouche de ce monsieur.
Blaise
5. Sami | octobre 17th, 2006 at 10:31
Blaise, les intellectuels n’existent que s’ils ont l’autonomie de leurs moyens d’expression. Répondre, oui, mais où et comment? On invite à parler qui ons veut, souvent un rappeur pour répondre à un intellectuel. M82, nous avons déjà des pistes pour la réédition du roman de Blaise. Il faut qu’il soit réintroduit dans la circulation des valeurs esthétiques originales, donc publié par une maison capable de lui assurer une grande diffusion. Pour un retour, il faut que cela en soit un vrai. KA l’enfoiré et moi t’en dirions un peu plus quand les choses avanceraient davantage, et cela ne saurait tarder.
6. Mayombe82 | octobre 17th, 2006 at 10:40
Merci Grand Sami, je t’enverrai 1 litre de koutoukou. @+, M82
7. Sami | octobre 17th, 2006 at 11:43
Ho! Tu me donnes l’envie du pays là, Mayombé! Enfoiré de KA, tu sais ce qu’il te reste à faire!!!!
8. K.A. | octobre 17th, 2006 at 11:53
Oui, je sais ce qu’il me reste à faire, dis donc au pays au moins on boit quand on veut et où on veut, Sami comprendra, avec qui j’ai souffert ce week-end l’humiliation ultime, EN FRANCE, de nous voir refusé même un petit verre de vin, pour accopagner un repas froid et merdique. Les gars, l’avenir est dans le koutoukou libre.
9. Petit sucre | octobre 17th, 2006 at 12:17
Et la solidarité entre frères, cher Alem? les salons africains, signe de solidarité nion?
10. Mayombe82 | octobre 17th, 2006 at 14:06
Ingnak & Sami, vos mots en disent trop et en même temps pas assez. En effet, je reconnais qu’au pays on peut presque boire comme et où on veut : sous un manguier, sous un baobab, au bord de la rivière… A condition d’avoir quelques pièces sur soi. Ce repas merdique dont tu parles, Ingnak, c’était à ce fameux salon du livre où tu as croisé notre arlésienne ? @+, M82
11. Zik | octobre 17th, 2006 at 15:36
(Depuis le boulot, une première)
Blaise,
A mon sens, répondre à tout vent à tout ces « auteurs » qui vendent la mission civilisatrice, est pour nous une perte de temps. Opposons à ces gens, notre propre vision des évènements, bien documentée et ficelée, et aussi très crédible dans sa recherche. En criant toujours avec les loups, on fini par leur ressembler.
12. Blaise KIBONZI | octobre 17th, 2006 at 16:43
Zik, la réponse dont je parlais, c’est justement dans le sens que tu dis que je l’entrevoyais.
Ce monsieur qui se dit historien croit enfin apporter quelque chose de nouveau dans ce débat en chiffrant dit-il, « combien de francs la colonisation a couté à la FRANCE et combien ça lui a rapporté ». Il s’aperçoit que le solde est négatif donc la colonisation a plus couté à la FRANCE que ce que ça lui a rapporté. Que les français arrêtent donc de culpabiliser sur ce plan là.
Il est vraiment malade ce type.
Quand on est prof d’Université et qu’on vient endormir les gens avec ce raisonnement de gamin de CP qui découvre les additions, franchement moi je dis qu’il faut répondre à ces gens. Et avec un vrai raisonnement d’intellectuel digne de ce nom, ce que du reste Jack LANG a très bien fait. Comme quoi, lorsqu’il passe pas tout son temps à sillonner les Gays-Prad de la planète ou à lire des textes de Verlaine sur fond de musique rap dans des caves d’Immeubles en banlieues, il sait éclairer le peuple ce cher Jack LANG, que j’avais cependant trouvé lamentable lors du débat sur le référendum sur la constitution Européenne. Qu’est ce qu’il m’avait déçu. J’étais content de retrouver avant hier soir un bon Jack LANG, qui vient définitivement de perdre toute chance de devenir un jour Président de la république française.
Blaise
13. Zik | octobre 17th, 2006 at 21:20
Blaise,
Tu sais les charlatants, il y en a de tout poil, même des profs d’université. Sais-tu qu’il y a un prof d’une très prestigieuse université en Ontario au Canada, qui a publié une étude affirmant que l’intelligence était inversement proportionelle à la taille de son pénis. Plus on est étalon, moins on est futé. Cette étude a été demontré fausse par d’autres universitaires, mais ce charlatant continu d’y croire mordicus. Cette étude a été saisi par les groupes racistes aux USA, comme argument pour l’inferiorité des noirs. J’essaierai de retrouver le nom de ce prof.
14. Zik | octobre 17th, 2006 at 21:37
Le prof en question s’appelle J. Philippe Rushton. Faites une recherche sur google et vous trouverez matière à vous demander comment un tel personnage a pu devenir prof d’université.
15. th. ananissoh | octobre 17th, 2006 at 22:28
Pardonne mon prosaisme, Kangni ; je voudrais juste l’adresse de votre couturier (ou tailleur ?), à toi et à Blaise N’djehoya. Tu ne m’en veux pas ?
16. K.A. | octobre 18th, 2006 at 6:56
C’est ça, moque-toi, garnement. M’est avis que les chemises de Blaise sont signées Alphadi. Quant à moi, je suis comme un certain M. Roland Dumas, seules mes maîtresses connaissent le prix réel de ma garde-robe. Hé, tu veux vraiment l’adresse de mon tailleur (euh, couturier, tailleur ça fait pute!), donc le portable de mon tailleur à Lomé? 00228, oh zut, je n’arrive plus à lire le reste de chiffres dans mon calepin. Quand tu iras à Lomé, préviens-moi je te guiderai.
Pour répondre à Mayombe, sans trop entrer dans les détails, oui ce repas foireux c’était bien à ce fameux salon du livre. Un repas froid, vers 21h, nous avons fait presque 20km en voiture pour aller s’asseoir dans une salle municipale où on nous a servi, à nous des pères de famille responsables, du bissap et du jus de gingembre, pas plus. Pas de vin, pas de bière, même pas un pichet à acheter avec nos propres sous. On n’a pas fait plus de 45mn, l’affront était trop grand, on s’est levé comme un seul homme et on les a laissés à leur Ramadan. Des artistes à qui on refuse un verre de vin, on croyait rêver, mais tu comprends, c’était une « soirée africaine », et nos ancêtres ont déjà bu trop de vin de palme en dansant le jazz, donc nous étions punis. Comme dirait Blaise N’djehoya, et je trouve super sa saillie: « Même chez moi, personne ne m’interdit de boire. Quand je bois, ma femme compte seulement les verres! » Précision, personnellement je ne bois presque plus d’alcool, mais j’ai été choqué par le traitement qui nous était réservé par ces philantropes d’un autre âge, qui organisent des salons littéraires merdiques en croyant faire « beaucoup pour l’Afrique ». Je me calme, j’en ai trop dit!
17. Gab | octobre 18th, 2006 at 8:59
Salut la compagnie, si c’est ça qui s’est passé, je trouve K.A. poli dans son commentaire. Ici en France, beaucoup de gens disent faire des choses pour l’Afrique, mais on ne sait pas s’ils ont du respect pour les Africains. Bonne journée, frangin.
18. Timba Bema | octobre 18th, 2006 at 10:39
tout ce ramdam pour un verre de vin… resaisissez-vous les gars…
19. K.A. | octobre 18th, 2006 at 10:54
Timba, malin, tu t’imagines bien que nous avons les moyens de nous payer à boire, on parle de respect. Je te passe les scènes faramineuses des écrivains invités que personne ne vient chercher à la gare, et des invités qui comptent pour du beurre dans la programmation générale, à se demander pourquoi ils sont venus. C’est au-delà de la susceptibilté ces questions, allez j’arrête vraiment d’en parler, et je le fais hic et nunc!
20. Mayombe82 | octobre 19th, 2006 at 21:42
Zik, heureux de te relire ! Tu sais franchement, ces études sur toutes ces choses m’épatent, au moins, on a la certitude que des gens ont des sous à dépenser partout. Je me souviens d’un « historien » congolais qui s’est permis de faire une corrélation entre la fertilité de la terre et l’intelligence des Hommes. En gros, le fait que la terre de sa région natale étant la plus fertile (sur quelle base ?) du pays impliquait que les Hommes issus de cette région sont les plus intelligents ! (c’est quoi l’intelligence ? comment la quantifier ?) Je me souviens qu’en classe de 1ère, lors des cours de physique, précisément sur l’induction magnétique certains d’entre nous disions que plus un homme était grand, plus son sexe était petit, et inversement… Quelle imagination !
QUAND Ingnak prend sa plume, c’est difficile que je ne rigole point. Ingnak, t’aurais vraiment du rester en effet chez toi, ou aller dîner chez ma sœur, elle avait fait un repas pantagruélique comme d’habitude depuis que je lui ai dit qu’un tu frapperais à sa porte… Hem ! « Des artistes à qui on refuse un verre de vin, on croyait rêver, mais tu comprends, c’était une “soirée africaine”, et nos ancêtres ont déjà bu trop de vin de palme en dansant le jazz, donc nous étions punis.” JE SUIS MORT DE RIRE !!! @+, M82
21. Bendjin | octobre 23rd, 2006 at 22:06
Une petite pub pour le salon Livres d’Afrique qui est loin d’être insipide, où on mange très bien, très épicé et où les écrivains vendent pas mal.
Il se tiendra le 28 octobre prochain à l’UNESCO à Paris. Voir http://www.livresdafrique.com/
Bendjin
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