Lire est un plaisir 11: un classique nommé Armah
août 10th, 2006

Ouvrage majeur de la littérature africaine de langue anglaise, L’âge d’or n’est pas pour demain s’inscrit dans la double veine du roman philosophique et de ce que l’écrivain et critique nigérian Wole Soyinka qualifiait déjà de roman post-colonial, au sens premier du terme : une analyse sur la sortie de l’ère coloniale des jeunes nations africaines, notamment cette période délicate que sont les premières années juste après les indépendances. Effectivement, le cadre du roman, le Ghana de Kwame N’krumah, juste avant le coup d’état qui allait emporter ce dernier, justifie le point de vue de Soyinka. Tout, du nom du personnage principal, « The man » (L’homme), à son itinéraire de héros malgré lui, corrobore l’idée manifeste de Kwei Armah d’atteindre à une réflexion presque métaphysique par le biais d’une thématique unique : la corruption morale et la dégradation sociale. Dans cette logique, tout le roman semble porté par une esthétique de la décadence, parfois même scatologique, à l’image de l’environnement immédiat de « l’homme », un univers où l’incivilité et le manque d’hygiène conjugués concourent à la décrépitude, par exemple, d’un mobilier banal : « A l’origine, la rampe avait été en bois, et encore aujourd’hui, au fond des crevasses les plus caverneuses, entre les cloques de toute espèce, pouvait se deviner un fragment douteux de bois bruni par l’âge (…). A part le bois, il y avait bien sûr les gens eux-mêmes, il y avait tant de mains et de doigts pour aider le bois dans sa progression vers la pourriture: les doigts de la main gauche, glissant négligemment le long de la rampe après avoir été se frotter du côté de l’anus, quand leur propriétaire remontait d’une visite aux cabinets. » (p. 12).
Le récit se déroule sans intrigue particulière, sinon une suite de situations où l’on voit « l’homme » confronté à cette question cruciale : comment faire le bonheur des siens, lorsque l’on se refuse à jouer au sport national de la triche, du vol et de la corruption ? Simple employé de transmission aux Chemins de Fer, « l’homme » reçoit un jour la proposition d’un dessous de table pour aider un transporteur ; il refuse le pot-de-vin et s’en ouvre Ã
sa femme, Oyo, qui compare son attitude à celle du chichidodo, cet oiseau paradoxal : » déteste les excréments mais ne mange que des asticots qui pourtant s’ y complaisent « (p.49). Sa posture morale met » l’homme » dans une situation intenable vis-à -vis de sa famille, et lorsqu’il croit trouver réconfort et compréhension auprès de son ami et mentor Teacher (Le Maître), même celui-ci, autrefois plein d’espoir semble avoir perdu foi en toute possibilité pour l’humanité de vivre sur des principes moraux. Retiré dans la méditation et la lecture des grands classiques du monde entier, Teacher observe son pays sombrer tel un navire pris dans la tourmente, et prône l’attentisme : se taire et regarder. Mais regarder quoi ?
La chute des dieux corrompus, évidemment, celle par exemple de Joseph Koomson, Ministre Plénipotentiaire, ancien ouvrier, ancien camarade de classe de « l’homme », dont l’ascension irrésistible vers les sommets du pouvoir n’a d’égale que le mystère de sa richesse tapageuse, cette richesse dont Oyo rêve aussi pour son couple. La chute du gouvernement N’Krumah correspond à la persécution de Koomson, qui se réfugie chez « l’homme » mais doit fuir quand l’armée, partie à sa recherche, entreprend de fouiller les maisons du quartier. Scène terrible et allégorique de l’ancien homme fort obligé de retrouver la nudité de l’innocent pour se faufiler à travers le trou plein d’excréments des latrines afin d’échapper à ses poursuivants. Scène réaliste à la Flaubert, presque insoutenable pour le lecteur, qui comprend néanmoins où l’auteur veut en venir : l’expiation du mal passe nécessairement par l’humilité retrouvée !
Une fois qu’il a aidé Koomson à se sauver, « l’homme » rentre chez lui. Seul avec ses idées, comme d’habitude, et convaincu que rien, au fond, n’allait changer avec le coup d’état. » Dans la vie de la nation elle-même il n’y aurait peut-être vraiment rien de neuf. Des hommes nouveaux auraient à leur tour entre leurs mains le pouvoir de voler les richesses de la nation et d’en user à leur profit. » (p. 62). Et comme pour renforcer cela, l’image finale, celle qui donne son titre français au roman – une fleur belle et inexplicablement solitaire au milieu de cette inscription à l’arrière d’un autobus : l’âge d’or n’est pas pour demain – qu’on peut lire non seulement comme la métaphore ironique des vÅ“ux pieux de l’humain, mais aussi comme la possibilité d’un espoir, fût-il différé (not yet) au creux même du pessimisme suggéré par le titre original. Satiriste de talent, écrivain très discret retiré au Sénégal depuis des années, Ayi Kwei Armah est l’auteur de plusieurs romans qui, malheureusement, n’ont pas tous été traduits en français.
AYI KWEI ARMAH, L’âge d’or n’est pas pour demain. Traduit de l’anglais par Josette Mane, Paris, Présence Africaine, 1976, 19 € (chez http://www.soumbala.com) ; sinon, épuisé partout, raison pour laquelle je rêve de sa réédition!
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8 Comments Add your own
1. Sami | août 10th, 2006 at 16:02
Ho là enfoiré! Ton article me donne envie de relire tout de suite un roman que j’ai déjà lu quatre fois!!! Crois-moi!
2. K.A. | août 10th, 2006 at 16:08
J’ai un ami éditeur à Bordeaux, Olivier Pasquet (Ana Editions) qui a essayé de republier ce livre rare, crois-moi aussi ou non, il n’y est pas parvenu. Je ne sais ce qui se passe autour de ce roman, mais selon toute vraisemblance, Armah en aurait récupéré les droits chez Présence Africaine, et ne voudrait pas les céder à un éditeur en France. La version simple dit cela, mais je subodore d’autres explications… franchement, que peut-on faire pour que, à l’instar de ce qui est arrivé pour LE DEVOIR DE VIOLENCE de Ouologuem, un éditeur republie une autre traduction du livre? Question qui ma taraude sérieusement!
3. Sami | août 10th, 2006 at 18:11
Si possible entrer en contact avec l’auteur pour sonder ses intentions. Il faut quand même que ce texte revive! Sinon ce serait un énorme trou laissé dans la littérature.
4. Eloi | août 10th, 2006 at 18:13
Merci Alem pour le denichement de cet oiseau rare. Ce roman est la preuve que le beau sort souvent d’une realite scabreuse et…scatologique! Gratitude au prof Apedo-Amah qui m’a fait decouvrir cet ouvrage au milieu des annees 80. D’ailleurs, si ces lignes tombent sous ses yeux, qu’il y trouve l’echo d’une amitie torturee par l’exil.
Vivement qu’Ayi Kwei sorte de sa « cachette de genie » de Popenguine (Senegal) pour une reedition de ce roman.
Je vous invite a lire egalement ses poemes.
P.-S. Clavier amerloque.
5. Papalagi | août 10th, 2006 at 23:52
Merci Kangni pour ce très beau conseil de lecture.
Il y a trois ans, j’ai éprouvé une émotion similaire en découvrant la réédition du roman de Yambo Ouologuem, Le devoir de violence. Et cette émotion redoublée lorsque j’ai pu offrir ce livre à un restaurateur malien de Mopti où vit encore Y.O.
Aujourd’hui mes doigts se sont précipité pour commander ce roman pour moi inconnu d’Armah. Je l’ai trouvé et aussitôt acheté.
Ce n’est pas du fétichisme bibliophilique. Mais la simple certitude qu’une bibliothèque ne peut se complaire dans les livres connus par son lecteur, simple mortel.
Ceci me fait bifurquer sur une lecture récente: « Les brumes du passé » de Leonardo Padura (Métailié). Son héros, Mario Condé, acheteur/vendeur de livres dans un pays en débandade (Cuba), les livres étant la dernière valeur refuge, ce héros donc découvre une bibliothèque comme seuls les rêves en recèlent. La dessus, son ancien métier de policier ressurgit losqu’il découvre caché dans un livre rare un article de presse jauni qui va le mettre sur la piste d’une chanteuse à la voix d’or, chanteuse de bolero, au sens cubain du terme, c’est-à -dire romantique pour le moins.
Mais je reviendrai un jour sur ce livre des livres, signé Padura, que l’on verra à Paris, lors du prochain salon America, fin septembre.
Bref, Merci pour « L’âge d’or n’est pas pour demain ». Dès que je le reçois (par Chapitre.com), je m’y plonge…
6. Kolawolé | août 12th, 2006 at 17:10
Est-ce The Beautiful Ones Are Yet to Be Born? Un copain m’a conseillé de lire ce roman il y a quelques années, je l’avais ignoré, comme je le regrette!, mais je retrouverai cette oeuvre où qu’elle soit. Merci K.A.
7. Olivier Pasquet / Ana Éditions | septembre 24th, 2007 at 15:57
Quel dommage qu’un auteur au talent immense, ayant écrit un texte d’une si grande valeur littéraire ne permette pas une réédition en langue française… Pourquoi ? Pourquoi se suffire à soi même lorsque l’on est grand ? De qui avoir peur lorsque l’on est grand ? Pourquoi choisir l’ombre au lieu d’offrir le soleil de son talent à des lecteurs qui n’attendent que de redécouvrir ce texte ? Pourquoi ?
Et… je sais que Kangni nous ferait une nouvelles traduction aux petits oignons de ce texte qui ne doit pas finir au Panthéon des oubliés !
Le modeste éditeur que je suis veut encore croire qu’un jour… l’auteur si talentueux sortira de sa réclusion…
OP / Ana Éditions
Voici la réponse mail de Ahi Kwei Armah reçue en janvier 2004.
—– Original Message —–
From: « Ayi Kwei Armah »
To:
Sent: Monday, January 19, 2004 11:37 AM
Subject: BEAUTYFUL ONES: NO DEAL
> Dear Mr. Pasquet,
> I’m the author of THE BEAUTYFUL ONES ARE NOT YET BORN, the book you asked
> about. I work with a cooperative publishing house that has the requisite
> technical know-how and financial backing for publishing all my books in
> French and English. I therefore do not need to negotiate rights to any of
my
> books with third parties. Thanks for asking.
> Ayi Kwei Armah.
8. Eunice | janvier 19th, 2010 at 14:14
Bonjour,
Je suis Eunice, je suis une mozambicaine qui travaille dans la culturte de mon Pays.m En fait je recherche le contact d’Ayi Kwei Armah en vue d’un workshop qu’on doit organizer au Mozambique.
Franche collaboration
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