Littérature et traites négrières
juin 26th, 2006

Souvent pour expliquer l’absence ou la rareté des fictions africaines sur le thème de l’esclavage et des traites négrières, on évoque la thèse de la quasi simultanéité entre les dates des dernières Abolitions et le début des aventures coloniales en Afrique, manière de dire qu’on serait trop vite passé d’une préoccupation à une autre. Force est pourtant de constater que les brûlures de ces temps de honte et d’arbitraire n’ont pas fini de tarauder les consciences des nations modernes.
Si la genèse des textes littéraires a souvent partie liée avec les spécificités des contextes d’énonciation, il suffit de parcourir la bibliographie romanesque de quelques pays africains ayant payé un tribut lourd à la saignée esclavagiste pour toucher du doigt l’ampleur du silence quant au traitement du sujet par la fiction. Qu’il soit togolais, béninois, nigérian ou angolais, l’écrivain de ces contrées semble reléguer aux oubliettes des pans entiers d’un phénomène qui a quand même duré presque mille ans et connu trois phases principales : celle des traites antiques internes à l’Afrique (environ 14 millions de victimes, estiment les historiens), celle de la traite orientale touchant le monde musulman entre le 7e et le 19e siècle, et enfin la traite occidentale, la plus référencée, entre le 16e et le 19e siècle Sur le point qui concerne les traites internes ou domestiques surtout, la faiblesse relative du nombre des études consacrées à l’esclavage domestique par les historiens africains contraste fortement avec l’ancienneté du phénomène, sa généralisation à l’échelle du continent, son ampleur variable d’une époque à une autre, le rôle et les fonctions des esclaves dans tous les domaines d’activités, la diversité de leur statut social.
L’amnésie sélective des écrivains d’Afrique rappelle étrangement celle des auteurs d’Haïti, la « première République Noire » où, de manière paradoxale, et peut-être logique, la question de l’esclavage est quasiment absente dans la littérature de fiction. Comment expliquer cette désensibilisation à la question de l’esclavage dans la littérature d’Haïti ? Primo, on peut évoquer ce facteur majeur, c’est dire le fait que l’événement retenu comme acte fondateur de la nation haïtienne soit une épopée libératrice, synonyme d’élimination de l’esclavage, alors que dans la majorité des pays du Nouveau Monde, l’accession à la souveraineté nationale ne s’est pas accompagnée de l’abolition de la servitude. Secundo, l’éradication de l’institution servile dans ce pays s’est effectuée dans un processus de ruptures historiques riches en révoltes symboliques décisives. Ce qui n’est pas le cas de l’Afrique, profiteuse par défaut des Abolitions décidées par les Autres.
Au niveau de la symbolique comme de l’idéologie, les luttes pour la décolonisation et les indépendances ont nourri la littérature africaine. Pour peu glorieuse qu’elle paraisse, la thématique de l’esclavage devrait permettre un retour enrichissant sur les mentalités d’époque, les relations socio-raciales, les structures économiques et les représentations identitaires. Point besoin de le répéter, la prégnance de la mentalité esclavagiste est déterminante dans les relations précoloniales et contemporaines de l’Afrique avec ses voisins proches et lointains. Ce que l’historien béninois Félix Iroko résume ainsi de façon brutale dans son essai controversé La côte des esclaves et la traite atlantique : « Quand nous disons de nos jours que la vie d’un être humain n’a pas de prix, c’est au regard des valeurs morales contemporaines. L’homme, replacé dans le contexte de l’époque, n’avait pas une grande valeur. La chosification du Noir par le Blanc apparaissait à maints égards, comme une rallonge de sa banalisation par d’autres Noirs plus puissants, à l’intérieur même du continent. Tout raisonnement (…) sur la traite négrière (…) devrait tenir compte des mentalités, des faits et gestes de l’époque… » (pp. 186-187)
Explorer par la littérature le sujet, en étant conscient de cette mise en garde, peut déboucher sur une transfiguration rédemptrice de la thématique d’où découleraient des réponses variées qui peuvent nous rendre circonspects vis-à-vis des généralisations. Mais où trouver les mécanismes subtils d’un tel dépassement si la fiction africaine persiste et signe dans son refus de s’attaquer au tabou ?
P.S. Il y a quand même quelques titres dans la littérature africaine, même s’ils ne sont pas nombreux, qui traitent du sujet. Le premier à attirer l’attention sur la particularité de l’histoire des traites entre Arabes et Africains a été l’écrivain malien Yambo Ouologuem. Son iconoclaste Devoir de violence (Seuil, 1968, Le Serpent à Plumes, 2003) réécrit un chapitre important de la colonisation arabo-islamique de l’Afrique, mais aussi pointe du doigt l’antériorité d’un système esclavagiste que les conquérants arabes ont découvert à leur arrivée. Lorsqu’en 1985, le Centrafricain Etienne Goyemidé aborde le thème de l’esclavage au cœur de l’Afrique, son point de vue rejoindra celui de Ouologuem. Son roman, Le Dernier Survivant de la caravane (Le Serpent à Plumes, 1998), relate la violente razzia d’un petit village africain par des « hommes vêtus de noir, à la tête enturbannée et au nez crochu couleur de cuivre » (p. 41). L’auteur laisse peu de doute quant à l’identité réelle de ces agresseurs montés sur des animaux bizarres : les chevaux, moyen privilégié des marchands musulmans déferlant des côtes orientales de l’Afrique pour asservir les populations païennes, incroyantes et hérétiques, et farouchement sûrs de leur bon droit, à l’instar du célèbre Tippo Tipp, dont les justifications sans concession résonnent encore dans les pages des livres d’histoire : « Si nous achetons des hommes, c’est qu’on nous offre de nous les vendre et que nous ne pourrions pas nous les procurer autrement. Et ils vaut beaucoup mieux pour eux, qu’ils tombent entre nos mains qu’entre celles des tribus ennemies (…) qui les massacrent, les épuisent et les abrutissent. » Originaires de Zanzibar et de Tanzanie, respectivement, deux régions où traites intérieures et orientale se sont presque croisées à une époque, Abdulrazak Gurnah et Adam Shafi Adam proposent, en filigrane dans leurs œuvres, deux visions complémentaires de la féodalité arabe à travers Paradis (Serpent à Plumes, 1999) et Les girofliers de Zanzibar(Le Sepent à Plumes, 1998). La persistance de la mentalité esclavagiste dans les rapports sociaux dans l’Afrique contemporaine, tel pourrait être le résumé du roman du Mauritanien Beyrouk, Et le ciel a oublié de pleuvoir (Dapper, 2006), dont la trame rappelle, dans une contrée à la mémoire inapaisée, la difficulté des amours entre races Noires et Blanches. Pelourinho (Seuil, 1995), l’hermétique roman du Guinéen Tierno Monénembo déroule, à rebours, l’histoire d’un créateur africain se rendant au Brésil à la recherche de ses racines ! La stratégie de la quête est ici plus complexe, comme pour faire écho à la singularité des rapports entre le Brésil et le continent. Même si la mort guette les héros « brésiliens » de Monénembo, la problématique du retour y est moins apocalyptique, comme c’est le cas dans le roman historique de Syl Cheney-Coker, The Last harmattan of Alusine Dunbar (Heinemann, 1990), où l’enchantement des pionniers Noirs venus d’Amérique pour fonder la colonie de la Sierra Leone finit en revanche et règlements de compte.
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41 Comments Add your own
1. marcelin | juin 26th, 2006 at 22:52
Bonjour Kagni,
je m’apprêtais à te féliciter pour ton blog; mais je n’étais
pas encore convaincu de la nécessité de féliciter les
gens brillants : ce qu’ils font semble aller de soi.
Bon vent! et bisou au bébé qui doit avoir grandi.
2. jmdevesa | juin 27th, 2006 at 8:49
Tu touches, cher Kangni, un point sensible. Il est des blessures toujours ouvertes… Quelqu’un comme Césaire aura été, toute sa vie, et dans toute son oeuvre, un “galfaiteur” de la blessure. C’est ce que vous faites, vous les écrivains, vous pansez les plaies.
3. Capucinestraat | juin 27th, 2006 at 10:34
Très intéressant et bien développé ce post.
C’était l’anniversaire de Césaire hier, j’espère qu’il restera dans les mémoires autant par son oeuvre que par le mouvement de résistance et de mise en lumière de cette affreuse soumission que des hommes ont infligé à d’autres hommes les considérants comme outil de leur éconnomie. Je ne pense pas que ce soit terminé, seulement c’est plus larvé.
JM Devesa je suis en train de lire ton Sony Labou Tansi n écrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, mise à part la découverte de sa poésie qui est bien explicitée, c’est très intéressant ce qu’on y trouve sur son rapport au festival de Limoges, c’est une sensation que j’ai ressentie très vite quand j’ai mis un petit pied dans la machine, cette appropriation des textes d’auteurs africains qui sert surtout les directeurs de festival, les metteurs en scène en mal de textes originaux avec une langue qui permet de partir dans tous les sens interprétatifs puisque l’auteur invité leur doit tout, honneurs, visas, et diffusion d’une oeuvre.
Ce serait bien un jour qu’un metteur en scène africain, aie un jour les coudées franches sur le texte d’un jeune auteur occidental ;).
C’est peut-être déjà arrivé?
4. Sandrine | juin 28th, 2006 at 6:38
“la prégnance de la mentalité esclavagiste est déterminante dans les relations précoloniales et contemporaines de l’Afrique avec ses voisins proches et lointains”.
Ressenti exactement la même chose en Martinique, de manière larvée mais évidente !
Discuté hier à Marseille (devenue pour un temps une grosse décharge puante), avec un Mayotais, il a trouvé le moyen de m’expliquer que sa femme est plus claire de peau que lui, métisse d’Arabe et de … il ne trouvait pas le mot pour donner la seconde source.
Me suis demandé la nécessité de me donner cette info…
C’est douloureux cette histoire d’esclavage, tellement douloureux, et tellement actuel encore…
Mes pensées vont à toutes ces femmes turques achetées dans leur village pour être mariées de force à un Turc d’Allemagne ou de France. Elles vont se faire violer par un homme qui restera souvent un parfait inconnnu pour elles , devenir la bonne corvéable à volonté (normal, on a payé pour, oui ou merde?) et être à la totale merci de leur belle-mère. Bonne à battre, bonne à exploiter, bonne à … Après tout, ce ne sont que des femmes
Toute ressemblance avec l’esclavage est purement fortuite.
5. Sandrine | juin 28th, 2006 at 7:04
Mes pensées vont également aux jeunes hommes turcs, également mariés de force, l’histoire ne doit pas être drôle pour eux non plus
Alem,
J’avais relu plusieurs fois le billet sur l’émission d’Ardisson (qui donnait des recadrages intéressants sur cette histoire de Pétré-Grenouilleau) Je ne reconnaissais pas ta patte, ni dans la forme, ni dans le contenu
Me voilà rassérénée
6. TILL AMBA | juin 28th, 2006 at 9:36
La violence existe à tous les niveaux et dans tous les pays. Depuis que j’écris, je tente de lutter contre les prises de force qui existent partout dans les rapports humains, nord-sud, riche-pauvre, c devenu une triste banalité dans le monde actuel. Avez-vous entendu parler du travail des enfants dans les mines du nord de la France ? La grand mère d’un de mes amis est descendue dans la mine à l’âge de 9 ans et y a travaillé deux années. Les mineurs mouraient avant leur quarantième année, les poumons usés.
Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Essayons de regarder les choses en face, nous serons toujours confrontés à plus fort et plus grand. Il ne faut pas baisser la tête, nous les écrivains sommes là pour tenter d’ouvrir les regards, et on n’arrêtera jamais de démasquer les injustices : fausses lois, travail illicite, prostitution d’adultes et d’enfants, spoliation des droits de l’être humain, tels que droits au travail et à la santé, à la réunification des familles. J’en oublie, tellement les injustices sont nombreuses. Je ne me sens pas seule face aux difficultés, puisque vous êtes là. Je pense que la pire des privations est l’impossibilité de s’exprimer librement. Je suis absolument écoeurée de l’obscurantisme qui étouffe le monde et de cet abus de pouvoir qui se veut légal. Où en est la fameuse évolution de l’être dit humain?
7. TILL AMBA | juin 28th, 2006 at 9:39
Finalement, on peut résumer cette situation par un seul mot:
exploitation de l’homme par l’homme.
8. K.A. | juin 28th, 2006 at 9:45
Sandrine, tu n’es pas la seule, beaucoup ont cru que j’avais écrit le billet sur l’émission d’Ardisson… un ami m’a même dit, eh bien Picouly ne te recevra plus jamais dans TROPISMES…
9. TILL AMBA | juin 28th, 2006 at 10:19
A propos d’autre chose, purement littéraire cette fois.
Comme je vous l’avais annoncé, je suis parvenue en fin d’écriture de mon troisième roman (troisième dans l’année) “Lonely”, lequel est en lecture actuellement chez deux éditeurs. Deux, c un bon chiffre qui donne peu d’angoisses.
Imaginez vous les affres de l’auteur qui envoie son manuscrit auprès de toutes les bonnes maisons d’édition. Un véritable calvaire, je suis passée par là…
Je viens de commencer l’écriture du roman suivant que j’ai baptisé simplement “La nuit impudique”. J’aime ce mot, impudeur. Qu’évoque t’il à vos yeux ou à votre imagination?
Je suis devenue pudique, j’ai été très impudique il y a longtemps.
10. Sandrine | juin 28th, 2006 at 13:59
Kangni,
j’ai relu plusieurs fois pour me rendre à l’évidence que le billet n’était pas de toi,
Quant à tes positions sur le sujet, je me posais la question…
étant personnellement en recherche d’éléments dépassionnés.
11. Sandrine | juin 28th, 2006 at 14:40
Amba,
désolée pour la grand-mère de ton amie, mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce sont tous ces tabous, toutes ces lois du silence, toutes ces omertas, concernant des PERSONNES ACTUELLES, et on n’en parle pas, au nom de …
Au nom de quoi justement ?
12. Sandrine | juin 28th, 2006 at 15:10
Une de mes amies m’en a parlé ce matin
C’était un spécial Thalassa sur “Esclaves d’hier et d’aujourd’hui”.
Je l’ai loupé et je découvre !
Je l’ai retrouvé dans les archices de Thalassa
Les petits esclaves du lac Volta
Sur France 3, Vendredi 5 mai à 20h50
Pour vous informer sur l’Organisation Internationale pour les Migrations et le combat des petits esclaves du Lac Volta, vous pouvez écrire à :
OIM Paris
6, passage Tenaille
75014 Paris
ou bien vous rendre sur le site http://www.iom.int/france
Un reportage de Daniel Grandclément et Jérôme Roguez
Une production DGP 2006, avec la participation de France 3 Thalassa
La ville se nomme Yedji. C’est une petite ville animée du nord du Ghana, au bord du Lac Volta. Les patrons de pêche habitent dans les villages avoisinants. La maison des enfants se trouve tout près de l’habitation principale. Ce ne sont pas les enfants de la maison, mais plutôt des domestiques un peu particuliers. En un mot, qui surprend en notre début de XXIe siècle, ce sont des esclaves.
De petits esclaves, comme Joseph, 8 ans, et Felix, 9 ans. Ils ont été achetés 30 dollars à leur famille et depuis vivent avec leur maître, se levant à 4 heures du matin, trimant toute la journée tandis que les enfants du maître vont à l’école et sont aimés. Battus, mal nourris, sans repos ni vacances, ils ont presque oublié leur parents, trop pauvres ou trop isolés pour assurer leur éducation.
Les maîtres disposent en général d’une vingtaine d’enfants qui n’ont aucun moyen de s’échapper et qui travaillent dans les exploitations de pêche le long du lac. Ils ne touchent pas de salaire, ne bénéficient d’aucune forme de scolarité ni de soins médicaux. Certains meurent, noyés en tentant de décrocher des filets pris dans les arbres du fond du lac. L’état ghanéen connaît leur situation. Il dit lutter contre leur exploitation, a même voté l’année dernière une loi contre le trafic des êtres humains mais ne parvient pas encore à la faire appliquer. Une association, l’OIM, l’Organisation Internationale pour les Migrations, se bat pour racheter ces enfants, les scolariser, retrouver le père ou la mère qui les ont vendus.
13. TILL AMBA | juin 28th, 2006 at 15:42
Je pense que les écrivains en parlent avec leurs moyens.
Ecrire et être publié est déjà un pas difficile, presque une opportunité, ensuite il faut être reconnu et lu. Donc, un sujet d’actualité peut devenir un sujet out, puisque non diffusé au moment opportun. C valable pour tt le monde. C une question de médias. Ce sont les journalistes qui dirigent l’évènement comme ils l’entendent. Il ya plein d’exemples. J’ai visionné le reportage dont il est question. Tout est bouleversant dans le monde actuel parce qu’on nous sert tout en vrac, à tte heure. Le travail de chacun est de responsabiliser selon ses moyens et possibilités.
On ne peut pas porter le monde entier sur son dos ni se révolter en permanence puisque tout est révoltant.
Je continue à penser que le travail fourni par chacun pour agir dans le sens du bien est déjà un grand pas vers l’humanité.
14. Sandrine | juin 28th, 2006 at 15:50
Pas du tout sur la même longueur d’ondes at the moment
Pas grave !
15. TILL AMBA | juin 28th, 2006 at 16:03
Sandrine, on ne peut pas être sur la même longueur d’ondes que tt le monde sur tous les sujets au même moment. C ainsi que naissent les conflits, du chaos. On peut essayer d’être en conformité avec ce que l’on éprouve et ce que l’on FAIT! Demander davantage serait un manque de sagesse.
On est ici pour parler de choses et d’autres, de ce qui nous émeut et nous touche. Comme je le disais, déjà avoir la satisfaction d’aider une seule personne quand elle est en danger est un grand pas en avant. Peu y réusissent par l’action et beaucoup y pensent et puis oublient. Je me garderai bien de pousser trop avant la critique, car c un art dangereux. Je pense qu’on a peu d’influence, le monde bouge et tourne sans nous, la plupart du temps. A chacun d’aider au mieux avec ses moyens perso, tu ne crois pas? Et puis s’exprimer est déjà une grande liberté dont ne disposent pas tous les pays. Nous, nous l’avons.
16. Interview de Picouly | juin 29th, 2006 at 5:19
lemauricien.com
La commémoration de l’esclavage vous semble un pas important ? Est-ce la même démarche quand on cache l’immigré aujourd’hui et quand on cache l’esclave d’hier ?
C’est le vainqueur qui écrit l’histoire, de tout temps. Ça a été la même chose pour l’histoire de la guerre d’Algérie. Il y a beaucoup de pages de l’histoire de France qui n’ont pas été écrites. Mais, quand j’ai commencé “Tropisme” je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de livres sur l’esclavage, sur la traite. Le livre de Pétré-Grenouillot sur la traite qui a été contesté par des associations antillaises et guyanaises, est un très bon livre. Mais le problème c’est que l’histoire n’existe pas sur le mode objectif. Dire qu’il y a pu y avoir une traite négrière dans laquelle étaient impliqués des noirs, est très difficile et pourtant, c’est la réalité de l’historien. Cela veut dire qu’on n’a pas un besoin d’histoire mais un besoin de mythologie… une histoire qui conforte des mythes fondateurs bienveillants, vivifiants. Je voudrais qu’on laisse bosser les historiens, qu’on confronte, qu’on soit parfois dérangé, agacé. C’est un vrai travail d’intellectuel. Beaucoup de ceux qui demandent ce travail ne sont pas prêts à l’accepter si ça ne va pas dans le sens de ce qu’ils ont déjà considéré être l’histoire… C’est très intéressant parce que ça montre qu’on peut être noir et réactionnaire, qu’on peut être noir et avoir une idée de la traite qui soit non historique mais mythologique. Eh bien parlons-en ! Ça montre aussi qu’on s’éloigne de la caractérisation manichéenne de la communauté noire. Ça montre qu’à l’intérieur de la communauté noire, il y a une diversité extraordinaire. Cette révélation est une étape très importante.
17. Interview de Picouly | juin 29th, 2006 at 8:13
Amba,
Quand je t’écris “pas sur la même longueur d’ondes”, cela n’a rien de négatif. Cela veut dire qu’à un instant T, nous sommes en pensée dans des mondes différents. C’est un peu comme si tu captes en hébreu, et moi en chinois. Rien de bien grave, en somme “same zycie” rien que la vie !
Très belle journée à toi
Sandrine
18. TILL AMBA | juin 29th, 2006 at 14:19
Le problème qui semble avoir surgi, c que je ne comprends pas où tu veux en venir ici. Lorsque je dis que nous ne pouvons pas aider le monde entier ni passer nos journées à nous insurger contre les injustices, je suis sincère. Le problème de l’esclavage est celui de l’explotation de l’homme par l’homme et il est bouleversant. Je m’y intérèsse de très près, pourtant dans ma famille personne n’est concerné de près ou de loin. C la même chose, l’exploitation des mineurs par leurs patrons, ce fut une forme d’esclavage, au même titre que la prostitution enfantine en Asie ou même en Europe.
Je suis allée à Dubai et j’ai vu des esclaves que les sultans avaient fait venir d’Asie et maintenaient sans papiers sur place.
L’esclavage est actuel, à tous les titres, dès qu’il y a abus de pouvoir. C cela que je voulais te préciser, tu donnes l’impression de ne pas être de cet avis, mais je ne vais pas tâcher de modifier ton opinion. On est ici pour discuter entre nous, personnes intelligentes et smart, et non pas pour se prendre la tête ni la prendre aux autres. Ne vas pas comparer les sans papiers qui sont en France avec les esclaves d’antan. Tu donnerais une mauvaise image de la France, et je ne veux pas te suivre dans ce sentier. Tu sais,
parfois même je dois dire que je ne comprends pas qu’on dise les “blancs”, quand on parle des français. Cela me remue l’estomac. Je ne m’exprime jamais en terme de couleurs, sauf lorsque je dessine. Regardes qu’est ce qu’un livre: des mots écrits à l’encre noire sur du papier blanc. Nous sommes des êtres foulant le même sol et il faut déjà avancer ensemble. Je suis peutêtre rêveuse, mais j’espère
poursuivre ce rêve au moins ici?
19. Interview de Picouly | juin 29th, 2006 at 16:08
Amba
Ce qui m’intéresse c’est de mieux connaître sur le plan historique, sociologique, humain les personnes très différentes que je côtoie. Je suis témoin au quotidien d’une fragmentation de la société, avec énormément de non- dits et de tabous, que je ne peux pas expliciter d’un coup de cuiller à pot. Je suis dans une quête dont je ne connais pas encore l’issue. L’historiographie et l’épistémologie historiques me passionnent. Le rapport au langage et aux représentations également. J’ai été à l’école d’Henri-Irénée Marrou. Pour le reste on est en plein malentendu, probablement par maladresse de ma part. Je préfère lâcher prise. Sincèrement désolée pour la « prise de tête ».
20. sandrine | juin 29th, 2006 at 16:13
Signé Sandrine
Ah les automatismes d’ordinateur !
21. TILL AMBA | juin 29th, 2006 at 17:08
La vérité est au-dessus de tous les conformismes, c Henri_irénée Marrou lui-même qui le dit.
22. TILL AMBA | juin 29th, 2006 at 17:17
D’ailleurs, à quoi bon, puisque tout est provisoire et tout nous fuit.
Sandrine, as-tu lu Paul Hazard? C un membre de ma famille paternelle.
23. sandrine | juin 30th, 2006 at 18:39
Ne quid falsi dicere audeat, ne quid veri non audeat ! Ce pourrait être la devise de l’historien et de l’homme engagé, tel que fut Henri MARROU. Ce principe majeur, cette exigence fondamentale qui consiste à chercher la vérité et à la dire, à l’écrire, à en témoigner, en toutes circonstances, expliquent la plupart de ses prises de position, y compris de celles qui ont pu étonner tel ou tel de ses amis, parce qu’il mettait la vérité au-dessus de tous les conformismes politiques ou religieux.
S’il s’engage, ce n’est pas pour s’engager et encore moins pour faire parler de lui, mais parce qu’il est poussé à exercer sa liberté de conscience et de jugement, et qu’il met cette liberté au-dessus de tous les principes d’autorité extérieure. C’est cette attitude qui permet de comprendre pourquoi il a été, à Lyon, dès 1940, résistant dans l’âme à l’occupant allemand et aux compromissions terribles de la collaboration. C’est la même attitude qui le poussera, dans les années 50, à dire clairement aux responsables d’Esprit qu’il ne peut pas accepter leur absence de critique à l’égard du marxisme et de sa stratégie conquérante. De même, dans les années 56-57, avec l’aide et les informations venant de son ami André MANDOUZE, il ne peut pas ne pas dénoncer le scandale que constituaient les pratiques inhumaines de la police et de l’armée en Algérie.
Mais, à l’intérieur de l’Église, ses prises de position, parfois incomprises, parce qu’inclassables, irrécupérables, obéissent à la même logique de liberté et de conscience. Face à l’enjeu de pouvoir qu’est devenue l’école dite libre sous la IVe République, il dit sa crainte de voir se constituer un nouveau ghetto catholique, qui ne serait justifié que par de mauvaises raisons
etc etc
PS je n’ai pas la traduction de la citation latine
24. sandrine | juin 30th, 2006 at 18:57
Et en même temps :
« Il y a toujours, dans la réalité historique, plus de choses que n’en peut embrasser l’hypothèse la plus ingénieuse : celle-ci n’est qu’un artifice de présentation qui, pour la commodité de la mémoire, souligne, d’un trait de crayon rouge, telles et telles lignes noyées dans une épure aux mille courbes se recoupant en tout sens ; ce n’est qu’une façon de voir, elle ne saurait prétendre ramener la multiplicité observée à quelques principes généraux qui, de proche en proche, expliqueraient véritablement et totalement le réel ».
Henri-Irénée Marrou
De la connaissance historique
J’adore ce mec !
25. Traduction latine | juillet 1st, 2006 at 8:39
“Ne quid falsi dicere audeat, ne quid veri non audeat !
Je pense que ça peut donner ceci, je l’ai vérifié avec des amis : “Pour ne pas risquer de dire qq chose de faux , qu’il n’ose dire quelque chose de vrai”.
K.A.
26. R. Gay | juillet 1st, 2006 at 13:27
I was reading the Global Voices blog and one of the articles asked why slavery doesn’t show in African and Haitian fiction. I haven’t yet read the whole of the article as it is quite lengthy, but my first reaction was “because we don’t need to.” I was always raised with stories of how Haiti was the first free black nation. It is a rhetoric the Haitian people are well versed in. Growing up, knowing that many of my ancestors were free freed me, on some levels, to not have that psychic burden. I grew up knowing I would have to work twice or three times as hard as my white counterparts, but I also grew up knowing (deep down in my gut knowing) that no doors were closed to me. I had that knowing because of the history of my people. I don’t think that many black Americans have that confidence because they’re still grappling with the lingering (yes, really) effects of slavery, segregation and institutionalized racism.
Of course, look where Haiti is now.
http://rgay.livejournal.com/230132.html
27. sandrine | juillet 1st, 2006 at 14:00
Merci Kangni pour la traduction.
“Pour ne pas risquer de dire qq chose de faux , qu’il n’ose dire quelque chose de vrai”.
Bon alors, le voilà le dilemme des historiens et des gens de sciences d’ailleurs !
Où on se risque à “dire”, à définir, ou on la boucle définitivement.
Les écrivains au moins échappent en partie à ce dilemme.
Par ailleurs, comme tu l’as écrit, les peuples n’ont-ils pas aussi le droit de réinterpréter l’Histoire, seule façon de construire des mythes fondateurs !?
Au moment où j’allais poster ce message, je lis le message de R. Gay.
« we don’t need too »
C’est un débat que j’ai éternellement avec mon mari, dont la famille a subi et subit encore de nombreux traumatismes.
Devoir de mémoire certes, et aussi nécessité intérieure d’écrire autre chose …
28. JNV à propos de la traduction | juillet 1st, 2006 at 17:48
Il s’agit de la célèbre recommandation de Cicéron aux historiens, dans son De Oratore(si j’ai bonne mémoire) que tu peux traduire ainsi. La première des lois (en histoire) est de ne pas oser dire le faux (ou le mensonge), et puis de ne pas oser taire la vérité.
Hélas, nous en sommes loin today. La citation est ici amputée N’ose pas dire ce qui est faux, n’ose pas taire ce qui est vrai
Prima est historiae lex, ne quid falsi dicere audeat, deinde ne quid veri non audeat
29. sandrine | juillet 1st, 2006 at 18:36
Ouff, merci, je comprends mieux !
30. sandrine | juillet 2nd, 2006 at 7:39
colloque] Histoire et immigration : la question coloniale
Du 28 au 30 septembre 2006 à la Bibliothèque nationale de France (BnF)
Avant son ouverture en avril 2007, la Cité nationale de l’histoire de l’immigration organise du 28 au 30 septembre 2006 un colloque international ayant pour objet de réfléchir sur le lien entre colonisation et migrations.
Pré-programme du colloque :
Jeudi 28 septembre 2006
- Séances thématiques (09h-18h) : Les mots pour le dire ; Travail et mouvements sociaux ; Statuts et pratiques administratives ; Les retours
- Débat (18h15-19h45) : Les représentations en questions
Vendredi 29 septembre 2006
- Séances thématiques (09h-18h45) : Les Caraïbes et les métropoles ; Intellectuels et étudiants en circulation ; Corps et santé ; Genre et migrations
- Débat (19h-20h30) : Histoire et mémoire
Samedi 30 septembre 2006
- Séance thématique (09h30-11h) : Le dire en images
- Ateliers (11h00-13h00) : ateliers sources et iconographie ; atelier pédagogique
- École doctorale (11h-13h)
Colloque organisé en partenariat avec la Bibliothèque nationale de France (BnF).
Pilotage scientifique sous la présidence de Nancy L. Green (EHESS) : Philippe Bernard, Le Monde ; Myriam Cottias, CNRS ; Driss El Yazami, Association Génériques ; Pascal Even, Direction des Archives de France ; Benoît Falaize, INRP de Lyon ; Jean Hébrard, CRBC, Education nationale ; Philippe Joutard, ancien recteur des académies de Besançon et Toulouse ; Daniel Lefeuvre, Université de Paris 8 ; Claude Liauzu, Université de Paris 7 ; Pap Ndiaye, EHESS ; Gérard Noiriel, EHESS ; Bernard Phan, Association des Professeurs d’Histoire Géographie ; Laure Pitti, Cité nationale de l’histoire de l’immigration ; Emmanuelle Saada, EHESS ; Patrick Simon, INED ; Benjamin Stora, INALCO ; Vincent Viet, MIRE ; Catherine Wihtol de Wenden, CNRS ; Roger Yoba, Conseil de la citoyenneté des parisiens non communautaires.
31. TSANGA LEATITIA | juillet 21st, 2006 at 18:56
Je suis ravie, voire heureuse d’être tomber sur votre blog car l’homme de lettre que vous êtes m’a toujours ému et particulièrement le dramarurge que vous êtes. Pour la petite histoire, je suis tombée amoureuse de l’une de vos piéces : Nuit de cristale, véritable oeuvre dramaturgique qui décrit dans une verve alerte et poignante certains évènements chaotiques survenus au Togo. Cette pièce de théâtre m’a quasiment emportée dans un tourbillon d’émotions sans précédents où l’on côtoie l’aphasie des personnages( Aurélia Miséricorde symbole d’une magesté insoupçonnée en dépit de son lourd passé) et la violence sanguinaires des personnes mythique comme Caligula resurgit des abysses d’un passé d’épouvante venu à nouveau torturé des sans-voix. Pour cela, je vous tire mon chapeau. Et donnez nous toujours des pièces où l’imaginaire et le réel se côtoient avec entrain. Merci pour cela et félicitation pour l’article.
32. K.A. | juillet 22nd, 2006 at 9:22
Merci Laetitia. Nuit de Cristal, c’est aussi l’expression d’un traumatisme personel: la désillusion quant au rêve de l’idéal démocratique au Togo, le jour où les militaires d’Eyadema ont attaqué Joseph Koffigoh dans les locaux de sa Primature. L’artiste a essayé de se souvenir de la découverte brutale des petitesses et compromissions du monde politique, sans rancune et sans donner de leçons. Merci d’évoque ce texte assez lointain maintenant, 1994 je crois?
33. DUBOIS MARTHE | août 2nd, 2006 at 16:20
Monsieur Alem,
Je suis une lectrice novice certes, en ce qui concerne la littérature africaine mais toutefois, je suis impressionnée par cette dernière.Pourriez-vous éclairer ma modeste lanterne sur la problèmatique du silence en littérature africaine? Existe t’il vraiment une inscription du silence en littérature africaine? Cette thématique n’est elle pas désuete? Ne riez point comme je vous le disais plus haut, je voudrais en effet avoir vos impressions sur la question. Merci
34. Gaze DIOP | août 6th, 2006 at 19:34
je commence par le nom de dieu le tout puissant et le misericordieux qui m’a permis d’ecrire ces quelques phrases. je remercie l’initiateur de ce forum et tous les participants. je suis etudiant en maitrise de Germanistique, je faisais des recherches et du premier coups je tombe sur ce site et le theme m’interesse tout particulierement parce que je suis entrain d’ecrire mon memoire sur la colonisation, la violence et leurs consequences. j’ai pas encore tout lu de fond en comble mais je promet de le faire et aussi un commentaire plus detaille sur ce theme et eventuellement sur les oeuvres que j’ai deja lu et qui touche ce sujet
a bientot
35. Sesso | octobre 24th, 2006 at 11:11
[URL]http://www.sesso.sollazzo.org[/URL]
36. Italia | octobre 26th, 2006 at 3:40
Hei! luogo che interessante avete fatto, ben cotto!
37. mortgage loans | octobre 26th, 2006 at 9:24
Si eres cualquier cosa como mí, odias el pensamiento del gasto cuarenta horas a la semana en un trabajo del punto muerto. Las luces fluorescentes de zumbido, la gerencia idiota, el hecho de que necesitas despertar doloroso temprano - el único alto punto son que viene viernes cada semana. Dije tan a me, allí me consigo ser una manera mejor. ¡Una cierta manera de hacer el dinero que me deja fijar mis propias horas y hacer una cantidad cómoda del dinero!
38. Bimbo | novembre 11th, 2006 at 5:59
Luogo interessante, buon disegno, lo gradisco, signore! =)
39. Azzurra | novembre 11th, 2006 at 6:01
Buon luogo, congratulazioni, il mio amico!
40. Marisyl | décembre 7th, 2006 at 11:52
Bonjour,
j’ai beaucoup apprécié ce blog. Je suis Réunionnaise et ici aussi on a encore beaucoup de travail à faire pour pouvoir “penser” l’esclavage.
Bonne continuation!
41. Baghajena | mars 20th, 2007 at 15:10
Je pense qu’il est trop dur de parler de mémoire sélective des écrivains africains en ce qui concerne l’esclavage.
Il faut d’abord distinguer toutes les formes et toutes les expériences véritablement différentes dans les zones culturelles de l’Afrique.
L’Afrique orientale, à cause de l’esclavage pratiqué par les arabes et fort différent de celui pratiqué plus tard par les Occidentaux qui l’ont pratiqué pour s’enrichir,
Les zones culturelles ayant eu des sociétés compartimentalisées (royaumes) ont aussi un vécu différent qui peut être mieux rendu dans la littérature parce que l’expérience était culturellement enracinée.
Les zones qui ont connu uniquement la traite négrière instituée par les Européens ont une toute autre expérience. La culture orale pratiquée dans ces zones et la très forte mortalité n’a favorisé suffisamment le lien entre les générations ayant connu cette terrible expérience et les autres qui ont été aussitôt happées par la colonisation.
Bien sûr il il y’a quelques expressions comme “Ibambh na mwindh” ou “Mundele ya mwinda” pour représenter cette expérience, mais très peu a été consigné ou transmis [peu de survivants pour raconter peut-etre].
Enfin, la colonisation a eu pour autre tâche principale l’effacement de tout ce qui pouvait rattacher l’action du Blanc au mal que les indigènes subissaient. Cela ne justife pas que les écrivains ne puissent écrire, ni imaginer en s’inspirant de ce qui est aujourd’hui connu. Mais, comme l’article le souligne aussi, les préoccupations contemporaines ont pris le pas et la démarche sur l’histoire s’est limitée aux historiens. Dommage.
Nos États ne font rien dans ce sens et c’est regrettable.
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