ESCLAVES: EN LIBRAIRIE LE 6 MAI 2009
mai 4th, 2009
Temps anciens IV : le roi, dans sa tête, la nuit/I
Il avait ressenti, d’abord, comme des picotements à l’intérieur de la paume des mains. Cela faisait presque dix minutes qu’il avait bu la cachaça spéciale de son hôte, il en avait trouvé le goût plutôt fruité et le parfum très frais. Les bouteilles du même breuvage que, d’habitude, Gankpé ramenait au palais et faisait circuler entre les notables et les conseillers lui avaient toujours paru périmées.
Ensuite, il s’était dirigé avec Chacha et les autres invités vers la terrasse surplombant la place Brésil, la place des enchères devant le domicile de son hôte. C’est au moment d’enjamber le seuil de la porte y menant que les picotements devinrent plus accentués, gagnant pratiquement toutes les parties de son corps.
Discrètement, le roi porta aux lèvres la bague anti-poison qu’il portait toujours à l’annulaire droit. Pour l’avoir expérimenté plus d’une fois lors des tentatives d’empoisonnement dirigées contre sa personne, il connaissait la puissance d’extraction de venin de la pierre noire dissimulée dans le métal du bijou. Il eut la sensation que ses lèvres, qui le grattaient furieusement, avaient gonflé. Il enleva son couvre-nez en or ouvragé et le tendit à son épouse Sophia, laquelle avait remarqué le malaise de son époux et s’était rapprochée de lui.
« Quelque chose ne va pas, majesté ? demanda Chacha qui s’était retourné.
– Aaarrrgh…, râla douloureusement le souverain, dévoré de partout par de violents fourmillements.
– Une crise d’urticaire, peut-être, avança Gankpé, le roi en a déjà eu par le passé. »
À présent, il se grattait de partout, comme si le centre des douleurs s’était élargi à tout son corps, sous l’effet d’un sortilège ou d’un poison plus puissant que sa bague anti-venin resté sans effet. D’un geste rageur, il s’était débarrassé de son épais pagne kenté, un tissage luxueux inventé au seizième siècle pour l’apparat des rois du Ghana et adopté par la suite par les autres royaumes. Arqué et tournant sur lui-même comme la biche menacée par un troupeau d’éléphants, il se raclait tour à tour et en même temps le torse, les cuisses, les fesses à travers l’étoffe de sa culotte de velours. La scène, épouvantable, saisit d’effroi les invités au banquet. Snoep courait de Chacha à Sophia.
« Il faut faire quelque chose, il faut faire quelque chose », craillait-il en plusieurs langues.
Buchanan Murphy avait le front plissé d’une incompréhension définitive, cependant que Chacha et Gankpé regardaient la scène de haut, à la fois distants et concernés autant que pouvaient l’être des complices très au fait des raisons qui causaient des troubles à la victime étalée par terre sous leurs yeux. Car la biche s’était enfin effondrée, la tête dans le giron de Sophia, laquelle avait accompagné le roi dans sa chute avec délicatesse.
La biche gisait à demi conscient, sur son corps avaient fait irruption des taches rouges, encadrant certains renflements de la peau qui formaient comme des vésicules. Les amazones surgirent à cet instant sur la terrasse, cette fois-ci armées de javelots, et poussant devant elles le maître des rituels, lequel s’agenouilla près du roi et délivra son diagnostic : malédiction !
« Quelle malédiction, tonna Chacha, soudain sorti de son hébétude ? Emmenez-le roi au fort, mon médecin l’auscultera ! »
Les miliciennes (…) soulevèrent le roi parasol de terre et, toujours accompagnées du maître des rituels, l’emportèrent vers le fort dont Francisco Félix de Souza était le directeur depuis bientôt trente ans.
Kangni ALEM, Esclaves, JC Lattès, Prix: 18 €
Entry Filed under: ARTICLES, LABORATOIRE LITTERAIRE

23 Comments Add your own
1. K.A. | mai 4th, 2009 at 0:18
http://couao64.unblog.fr/2009/03/06/esclaves-ou-le-roman-subversif-de-kangni-alem/#comment-1853
2. K.A. | mai 4th, 2009 at 0:20
Quelqu’un l’a posté, ce lien, ailleurs, mais je le refais moi-même. Merci à Mawo, pour l’interview!
http://www.togoforum.com/Ap/Interviews/Alem050309.htm
3. Anne | mai 4th, 2009 at 0:39
querido Alem,
je viens de lire le bref résumé que j´ai reçu et je suis toute émue car le
thème est superbe, je ne doute pas que ton livre soit TROP beau !
Me sont revenues d´un coup toutes nos conversations rue Gazan quand tu
commençais à porter ce livre: je vois que le temps de grossesse des
écrivains est largement supérieur au temps de grossesse des femelles
humaines !!
4. K.A. | mai 4th, 2009 at 15:49
Le critique littéraire Yves Chemla parlera du livre le 8 mai sur Radio Notre Dame dans l’émission “des goûts et des couleurs”. L’émission peut être écoutée en direct sur Internet http://www.radionotredame.net/programmes/2009-05-08
5. Timba Bema | mai 5th, 2009 at 20:28
Bien heureux pour toi que tu aies mené à terme ce projet.
6. K. Dodji | mai 6th, 2009 at 9:51
je crois qu’avec ce roman je vais retrouver ma passion pour l’histoire de notre sous-region d’afrique occidentale. Je voudrais bien l’offrir à ma copine italienne qui passionne également de l’histoire africaine.
Sera-t-il dans les librairies de toulouse?
7. Mayombe82 | mai 6th, 2009 at 10:00
Bof! égoïste, et moi qui croyais que tu allais nous livrer tout le bouquin ici même… Grrrrrrrrrrrr
@+, M82
8. Gabin Ananou | mai 7th, 2009 at 11:31
Mon cher Alem, félicitations pour ton nouveau roman. J’ai appris les difficultés liées à sa publication; mais peut-être que, tout comme pour Coca cola Jazz, tu pourrais le faire traduire en allemand. Ce peuple a besoin de mieux connaître notre continent. Si je peux y aider, je le ferai. Courage. Ton ami Aklakouvia. Gabin
9. Mawo | mai 7th, 2009 at 12:04
Le bonheur est pour moi d’avoir pu réaliser cette interview, surtout pour un roman sur l’esclavage et avec toi qui es entre deux vols (pas voleur, sic) maintenant. ça te dirait un café-littéraire, ou une soirée dédicace à Kara? Tu sais ça n’arrive pas souvent dans ce bled.
merci d’y penser.
10. amba TILL | mai 7th, 2009 at 12:21
J’ai essayé de te joindre,ton phone a changé. Je voulais te l’annoncer, deux de mes romans vont sortir
fin mai. J’en parle sur mon blog dans le journal 2Ominutes.Gros stress, malgré tout!
11. Gawombé J. | mai 7th, 2009 at 19:43
Cher Kangni,
Je viens d’avoir le roman. J’ai remarqué qu’une partie de la dédicace est en Fon ou en Ewé; en tout cas dans une langue que je ne comprends pas. Puis-je avoir l’honneur de la traduction ?
Merci et courage pour la suite!
Gawombé J.
12. GAETAN | mai 7th, 2009 at 21:37
‘ai reçu le roman et la dédicace. C’est super. Je l’ai dévoré dans le train ce matin. ce serait une joie pour moi de lire un extrait au Quai Branly le 10 mai avec Lima. et de revenir sur le roman sur Togocultures.
Amitiés
13. Gerry | mai 9th, 2009 at 1:29
Je lis, je lis et j’ai compte les pages restantes. Ça va trop vite. Seigneur! trop vite.
Quel délice! Pour l’amateur de romans d’actions que je suis, me voila servi.
14. Gangoueus | mai 9th, 2009 at 17:32
God bless your publication :o)
Je viens de terminer Ségou, tome 1. Il va me servir de référent dès que j’aurai ton roman entre les mains…
15. GAETAN | mai 10th, 2009 at 22:25
C’était cool la lecture au Quai Branly avec Lima Fabien. De la page 116 à 139. Un délice. J’ai rencontré une béninoise qui dit qu “Adandozan est un criminel, sanguinaire” et que seul les blancs peuvent tenter de réhabiliter sa mémoire. Polémique. Polméique. Tu n’es pas sorti de l’auberge. (rires). A suivre
16. Vigi | mai 11th, 2009 at 13:38
Béninoise de Branly, où es-tu ?
K.A serait donc un Blanc. Et que dire de votre compatriote C. Amouro ?
17. Lien | mai 11th, 2009 at 20:28
http://togopages.net/tonyfeda/?p=135
18. Nathalie Philippe | mai 12th, 2009 at 9:27
“Esclaves” sur “Les Livres de Nathalie”
19. Noel | mai 21st, 2009 at 22:23
http://mots-trottes-rues.blogspot.com/2009/05/esclaves-le-piege-de-la-fiction-et-de.html
20. Lien | mai 23rd, 2009 at 14:43
http://baobabmonde.com/spip.php?article30
21. Africultures | mai 26th, 2009 at 13:26
http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=8673
22. Sonate | mai 27th, 2009 at 0:45
Bonjour,
Je n’ai pas encore lu le livre mais je vais le faire rapidement. En effet, je suis une descendante dudit “chacha” et je sais que ma famille a été un vecteur important dans le commerce négrier entre le brésil et le dahomey.
23. Video | juin 3rd, 2009 at 14:27
http://www.lefigaro.fr/livres/2009/06/03/03005-20090603ARTFIG00417–esclavages-on-a-peur-de-reveiller-un-demon-.php
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