CLANDESTINS DU MONDE ENTIER, PARDONNEZ-MOI !

mars 15th, 2006

clandos_0.jpgatterrissage_0.jpgA l’occasion du dernier Festival de Théâtre du Bénin (FITHEB), une de mes pièces a donné lieu à une polémique à laquelle j’étais loin de m’attendre. En effet, suite à la présentation d’ATTERRISSAGE (Editions Ndzé), plusieurs débats avaient été organisés autour du spectacle dans des lycées et collèges du Bénin. C’est l’impact inattendu de ces rencontres sur la presse, tel que l’illustre un article paru dans La Gazette du Fitheb, que je veux commenter ici.

Selon l’auteur de ce papier que je me garderai de juger, il semble que j’aurais écrit Atterrissage pour démolir dans la tête des jeunes africains qui vivent au quotidien la misère de leur condition sociale, culturelle et professionnelle, leur rêve d’immigrer en Occident. Je veux bien croire que mon humour, qui exploite souvent les clichés et les gags cyniques, est parfois incompréhensible, mais en même temps, comment comprendre une telle accusation, sinon qu’elle reflète une vérité intéressante : à celui qui n’a pas vu, n’essayez pas de décrire les cercles de l’enfer !? La double actualité récente des clandestins africains abandonnés dans le désert marocain et celle des cadavres abandonnés sur un bateau en train d’errer, au large des ÃŽles Canaries, m’a rappelé le triste souvenir de deux de mes amis qui, en 1991, au plus fort de la crise politique au Togo, avaient décidé de traverser le Sahara pour immigrer en Espagne. Je tais, par respect, l’ampleur des souffrances endurées, pour un résultat dérisoire qu’ils sont à même d’évaluer sereinement avec le recul des ans. Tous les deux approchaient la trentaine, avaient une famille qu’ils entretenaient difficilement, et l’honneur et le sens des responsabilités les obligeaient à essayer de s’en sortir par tous les moyens. Au cÅ“ur donc du débat sur l’immigration clandestine, se trouve la question des moyens mis en Å“uvre. En écrivant Atterrissage, je réagissais à un fait divers brutal et tentais de comprendre les mécanismes qui poussent à choisir un moyen plutôt que tel autre. Je sais qu’on ne peut dissuader un désespéré de tenter d’améliorer son sort, puisque l’instinct de survie fait partie de la nature de l’homme. Alors, si vraiment certains jeunes collégiens du Bénin ont cru que j’ai écrit cette pièce pour leur dire STOP, qu’ils se rassurent : au moins une fois dans ma vie, j’ai connu aussi ce qu’on appelle le désespoir ; mais question tout de même, au plus fort du désespoir, est-il interdit de rester lucide également ?

Voici l’intégralité de l’article signé Rock Akpoli, paru dans La Gazette du Fitheb, n°001 du 14 Février 2006.

ATTERRISSAGE: Satire de l’immigration africaine.

fitheb_0.jpg« Le Théâtre Musical Possible de Belgique a donné la représentation de «Atterrissage» au Centre culturel français de Cotonou dans le cadre de la 8è édition du Fitheb samedi dernier. Ce premier spectacle est une pièce de Kangni Alem, mise en scène de Mpunga Denis. Après l’indépendance de l’Afrique, cette dernière est demeurée toujours dépendante de ceux-là, ces gens qui se disent «les maîtres du monde». C’est ainsi que l’Afrique est restée sous le règne de la guerre, la pauvreté, la famine et quoi d’autre. A la quête du confort, du mieux-être et de . la paix, la jeunesse africaine pense qu’il faut toujours aller se faire exploiter au pays des maîtres du monde. De cela est née une réalité tragique : l’exil (africain) que l’auteur togolais vient dénoncer à travers cette représentation du Théâtre musical possible de Belgique.

A l’espace Marcellin Adadja du théâtre de Verdure du CCF, les comédiens du Théâtre Musical Possible ont relevé le défi d’adaptabilité en interprétant avec rigueur la pièce de Kangni Alem sur une scène plutôt sobre. Un minimum d’éclairage, des accessoires : une échelle, un tabouret, un gramophone, un mégaphone. Côté costume, le minimalisme y est également. Ils étaient quatre comédiens bien rodés dans le jeu. Partagés entre l’hilarité, la surprise et la tristesse, les enfants, les femmes et les hommes présents à ce rendez-vous ont communié avec un spectacle qui interpelle. «Atterrissage» est l’histoire de deux jeunes africains d’origine guinéenne. Fodé et Yaguine se sont battus corps et âme pour se donner les moyens de partir en Europe. Naïvement, les deux amis se font escroquer par un pasteur qui, en fin de compte, réussit à les faire introduire dans une pièce marchande, le train d’atterrissage de l’avion où les deux aventuriers succomberont plus tard de froid et de chaleur. Sur le cadavre de Fodé, on découvrira une lettre. L’histoire ne nous dit pas s’il l’a écrite avant ou dans la pièce marchande mais on sait qu’elle est adressée aux responsables d’Europe et que Fodé y explique les raisons de leur aventure et demande Insistance et l’aide de l’Europe. Dans sa mise en scène, Mpunga Denis a mis l’accent sur la légèreté du contrôle des candidats à l’émigration pour faciliter l’aspect de stigmatisation et de critique. Les comédiens plus outillés ont porté ce projet de mise en scène avec un rythme assez précis. Ainsi plus lisible le spectacle laisse percevoir son propre projet : une stigmatisation du problème de l’immigration clandestine, de l’exil, de la fuite des cerveaux africains. Le propos de l’auteur ici laisse toutefois perplexe. On a le sentiment d’un sujet dans l’air du temps traité sans nuances avec des préjugés, des idées reçues ou quoi qu’il fasse l’immigrant est forcément voué à la mort et dut-il devenir riche, il est définitivement privé de bonheur par le simple sort d’avoir opté pour l’exil. Cette vision des choses correspond hélas aux préoccupations d’une campagne dont les visées restent peu claires. Quoiqu’il en soit, ce discours aura servi aux comédiens du Théâtre Musical Possible de captiver l’attention du public. »

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12 Comments Add your own

  • 1. Tony  |  mars 16th, 2006 at 0:13

    Mais, Kangni de quoi te plains tu? Tu peux avoir les meilleures intentions du monde, le lecteur ou le spectateur interprêtera ton oeuvre en fonction de ses intérêts. Ce n’est pas Nietzsche qui dira le contraire. Et Jésus d’ailleurs? Heureusement lui n’aurait rien écrit, il me semble?!

  • 2. Kolawolé  |  mars 17th, 2006 at 20:24

    M. Kagni,
    C’est dommage qu’un journaliste qui est censé être le relais de l’information puisse vous faire ce procès d’intention. Les gens ne comprendront jamais ce qu’est une vie d’exilé. Pour ma petite expérience d’étudiant béninois résidant en France depuis cinq ans, j’en ai eu plein les yeux. Surtout ne vous en indignez pas, ce journaliste voudrait sans doute tenter aussi sa chance. Il est le bienvenu au pa-ra-dis!!!!!!
    Pour ma part, je voudrais toujours vous lire et croyez-moi, ce n’est pas les lecteurs qui manquent.

  • 3. Mayombe82  |  mars 23rd, 2006 at 14:02

    Frère Kangni, voilà que lors du salon du livre, samedi dernier, après avoir cherché ton nom en 20 dans le programme, j’ai cru te reconnaître dans la foule ! 30 minutes après, grande fut de ma déception de voir que ce n’était point toi ! Bref, le sujet que tu portes à notre connaissance est tellement douloureux que je pourrais en faire une encyclopédie, pas forcément de bon goût, je crois. Juste une anecdote, un frère Ivoirien, il y a plus de 10 était arrivé dans un de ces fameux pays du Nord du continent où certains croient que c’est plus facile pour accéder au paradis Européen. En bon musulman, il croyait aussi aux prédictions des Marabouts et autres Diseuses de bonne aventure. Voilà que sa 3ème année, après certains échecs de traversée, une dame dont le métier est de dire aux autres ce qui va leur arriver, sans pour autant se l’appliquer à elle-même va lui prendre sa main droite et donner son expertise : « Quelles que soient tes essais, tu ne mettras jamais pied en Europe, et tu n’auras jamais d’argent. Tu mouras pauvre ! » Bien sur qu’il a refusé d’y croire, et a refait plusieurs tentatives. Aux dernières nouvelles, il est toujours dans ce pays, trime comme il peut, vivotant beaucoup que vivant avec ses jeunes frères et sœurs qui vont étudier dans ce pays, s’en vont. Il joue toujours le rôle de doyen ! @+, M82

  • 4. To Mayombe from Alem  |  mars 24th, 2006 at 9:56

    Frangin, je n’étais pas au Salon du Livre, c’est vrai, je séjourne actuellement au Burundi pour une création théâtrale. Merci pour ton anecdote. l’immigration est un sujet terrible. Le pire, c’est que même quand on essaye de revenir chez soi après cette expérience on est toujours traité d’étranger sur son propre sol. De quoi transformer en doyens tout un bataillon d’exilés contraints.
    Amitiés depuis les collines de Buja!

  • 5. Ekoué  |  avril 21st, 2006 at 15:22

    A mon avis, le contenu de cette pièce dénonce la vie sans perpectives des jeunes africains. Bon nombre de dirigeants de nos pays se servent au lieu de servir leurs peuples
    Atterrissage n’est qu’une pièce pour éclairer la anterne des uns et des autres.
    Chacun a sa vision
    L’histoire te donnera raison

  • 6. Happy GOUDOU  |  juin 14th, 2006 at 19:54

    Même si d’aucun considère que »ATTERRISSAGE »est une commande,une commande des occidentaux pour sensibiliser donc décourager l’immigration clandestine, la seule réalité qu’il nous faut retenir est simplement la pauvreté,ce fait palpable caracteristique primordiale de l’Afrique.C’est bien Dame pauvreté qui pousse à croire l’eldorado au nord.
    Mais il n’y a pas des pauvres en Afrique,je sais que bon nombres de Béninois ont compris depuis que l’émigration non formelle,est une des pioches qu’il faudra éviter à son cou.
    Nous avons le courage de nos opinions chez nous et partout;je suis fier de ses élèves Béninois qui en comprenant atterrissage de cette façon prouvent leurs déjà leur dédain pour cette pratique qui défraie la chronique de nos jours.
    L’AFRIQUE n’a que sa culture,son savoir-faire à revendre.Je suis fier que Atterrissage soit une oeuvre d’un Africain,et voudrait que les Africains comprennent que nous avons beaucoup à faire ici qu’en Europe(si on y a pas d’avance une occupation sérieuse).
    Si par exemple les supporters Ivoiriens n’ont pu obtenir de visa pour aller soutenir comme d’habitude les Eléphants de Cote-D’Ivoire,c’est la crainte de multiplier les sans papiers.Mais cela a du porter un manquant à cette équipe digne,comme quoi nous creusons nous même notre fosse.

  • 7. Petit sucre  |  novembre 17th, 2006 at 21:17

    Je ne connais pas bien ce texte de K.A., je lirai très bientôt.

  • 8. SOPAT  |  avril 24th, 2007 at 16:25

    Bonjour

    nous organisons demain, mercredi 25/4 une projection de la captation de votre pièce Atterrissage filmée au Bénin en 2006 par les équipes de la Sopat à la SACD 7 bis rue Ballu 75009 Paris à 13h30. N’ayant pas vos emails, j’ai adressé à toute la troupe une invitation écrite. Cependant, nous n’avons reçu aucune réponse. Serez vous présents ?
    Merci de me confirmer au plus vite

    Cordialement

    Hélène Chevrier
    01 40 39 55 06

  • 9. Gakuba Daniella  |  mai 24th, 2007 at 9:00

    Salut, je fais une recherche sur le mirage de l`europe sur les jeunes africains.j`analyse votre pièce:ATTERRISSAGE.S`il vous plait j`ai besoin de votre aide.Grand merci.

  • 10. DUBOIS  |  novembre 4th, 2007 at 9:38

    Bonjour,
    Je suis la recherche de témoignages sur les expériences des clandestins à travers leur voyage pour en faire un livre. Je voudrai recueillir des anecdotes plus ou moins graves voire insolites pour constituer et étoffer ce livre.
    Je vous remercie par avance pour votre collaboration.
    Claire DUBOIS

  • 11. La chiromancie ou lecture&hellip  |  mai 1st, 2009 at 18:26

    [...] aller plus loin nous vous recommandons la lecture de ce billet vraiment excellent. Tags : [...]

  • 12. tips  |  septembre 23rd, 2009 at 1:30

    COOL !!!

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