Je devrais me reposer…
mai 23rd, 2008
Cloué à domicile (presque) par une fatigue monumentale et un accès palustre, j’ai trouvé sage de lire pour ne pas laisser mon cerveau s’endormir. Rien de plus horrible que des neurones inactifs dont les synapses foutent le camp une fois qu’on se relâche. La discipline bénédictine m’a enseigné ceci : le corps n’est rien sans la force de l’esprit, question de discipline ! Quelques revues traînaient dans ma besace… Le Magazine Littéraire d’avril 2008, Le Monde des Religions de mai-juin 2008.
1. La critique littéraire française n’a plus peur de rien ni de personne, même pas de sa propre vacuité. J’hallucine devant la recension du dernier roman de Philippe Besson, Un homme accidentel (Julliard), non vraiment je ne comprends pas le papier de Vincent Huguet, payé pour lire un livre et nous faire partager sa lecture. Sur une colonne entière, le critique se livre à un exercice méchant : commenter la couverture du livre, vraiment rien que cela. Et de s’interroger sérieusement, à mi-parcours de son bavardage paresseux : « Pourquoi, alors que tout le roman se déroule sur la côte ouest des Etats-Unis, la couverture nous montre une image prise à Brighton, sur la côte est ? L’océan contemplé par cet homme n’est pas Pacifique mais Atlantique… Est-ce si grave ? » (ML, p. 21) Et de conclure : « Belle image, sans doute moins en phase avec le roman que ne l’aurait été une piscine californienne… » Pourquoi alors Vincent Huguet ne change-t-il pas de métier pour devenir éditeur ou critique des beaux-arts ? L’éditorial du Magazine Littéraire nous promettait pourtant un changement, enfin, avec cette phrase de son rédac-chef, Joseph Macé-Scaron : « Ce qui menace la littérature, aujourd’hui, ce n’est pas le silence du désert total, mais la volubilité exubérante » (p. 3). Exactement cqfd !
2. Dans le même numéro du ML, la romancière camerounaise Léonora Miano inaugure l’exercice d’admiration que le magazine confiera désormais chaque mois à un auteur pour rendre hommage à un auteur qui l’a marqué. Miano choisit Toni Morrison, et recommande la lecture de deux de ses romans, Sula et Beloved… J’aurais rajouté Jazz (qu’elle aurait dû appeler Gospel, je pense, par rapport aux scansions des phrases) et Tar baby, mais bon, on ne t’a rien demandé, K.A… L’exercice est sans complaisance, j’ai failli en recracher mon Paracétamol®. Entre consœurs on peut bien se dire quelques vérités, non ? Miano trouve Morrison « verbeuse, exagérément lyrique, inutilement complexe, comme dans un refus de brader les révélations qu’elle nous fait. » (p. 86). J’ai cru un instant qu’elle parlait d’Edouard Glissant, le « Chinois » de chez Gallimard ! Dans la traduction ou dans l’original ? Un exemple des défauts de la dame Morrison, citation à l’appui ? Non, aucun, les deux pages imparties à l’exercice sont trop courtes, vous comprenez. Puis elle poursuit, et là , la réflexion devient intéressante et problématique. « Il n’est pas surprenant que Toni Morrison, qui a connu la ségrégation raciale, écrive avant tout contre la suprématie blanche, et cherche à inverser la symbolique admise des couleurs… La suprématie blanche n’a pas cessé d’exister. Elle se traduit par aujourd’hui à travers l’idée communément admise que l’occidentalisation serait l’unique planche de salut pour les peuples du tiers-monde notamment. Pourtant, peut-être parce que je vis en France, un pays où le racisme, s’il existe, n’est pas allé jusqu’à inscrire la ségrégation raciale dans les textes de loi, il ne me vient pas à l’esprit d’écrire pour me venger de l’oppresseur. Tels des astres éteints, mon dernier roman, vise à poser la question de la couleur dans un contexte français, mais sans vouloir culpabiliser personne… Il s’agit non pas de fragmenter la France, mais de lui faire, en quelque sorte, la courte échelle, pour qu’elle se hisse à la hauteur de ses idéaux » (p. 87)
J’ai coupé dans l’argumentation de Miano, et je m’en excuse, mais l’angle d’attaque me paraît ouvrir la voie à un débat intéressant sur les questions de public. On sait au moins maintenant pour qui Miano a écrit Tels des astres éteints et pour quels objectifs ! Qui adit que la littérature africaine n’était plus engagée dans les grands idéaux !
3. Bon, je fatigue, je devrais aller me coucher. Surtout après ce que je viens de lire dans Le Monde des Religions, sous la plume d’Alphonse Tiérou. « Un masque africain n’est pas une œuvre d’art. » (p. 56). L’article s’intitule Visage de masque, et est consacré à une présentation de la statuaire Wêon (Côte d’Ivoire). Franchement, je croyais que plus personne ne tenait ces genres de discours parmi les chercheurs africains, depuis les travaux de Mveng, Mbembe ou Soyinka, même en se référant simplement à la notion de « champ » développé dans la sociologie de Bourdieu. Tiérou, Tiérou ! Si j’avais été un moine Shaolin, je t’aurais défié à porter un masque Egungun, le masque des revenants dans la mythologie Yoruba, et danser jusqu’à épuisement, non mais grand-frère, arrête tes nègreries !
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14 Comments Add your own
1. Sami | mai 23rd, 2008 at 18:01
Pour un fatigué paludique tu es très en forme et surtout bien inspiré, dis donc! la critique par la couverture, mon dieu…, hélas, tu le sais bien, c’est courant. c’est même la meilleure…
2. Timba Bema | mai 23rd, 2008 at 19:55
Tout à fait d’avis avec toi, Sami. Pauvre de moi, qui me représentais la critique par la couverture, mais aussi celle, plus percutante encore, par le titre, comme une particularité exclusimenent tropicale !…
3. Timba Bema | mai 23rd, 2008 at 20:15
K.A (sur le point de recracher son Paracétamol®): Hi! Hi! Hi! Voilà le chinois, le chinois de chez Gallimard.
Le chinois de chez Gallimard (fâché comme un minotaure): Wou, fèmen djel… ou si ou pa lé man fouté’w an paliviré !
4. Gangoueus | mai 24th, 2008 at 0:47
En lisant le titre de ton article, je venais te souhaiter une prompte guérison, mais très honnêtement, l’analyse ci-dessus que tu réalises est tellement intéressante que je serai tenté de te demander de rester pour en avoir d’autres.
Miano trouve Morrison « verbeuse, exagérément lyrique, inutilement complexe, comme dans un refus de brader les révélations qu’elle nous fait. » (p. 86).
Inutilement complexe, Morrison? Y en a qui font malin parce qu’on leur donne le micro? Pardon la soeur Léonora, faut pas gâter ton nom, j’ai une trop haute opinion de toi, hey dja!
Trop général le propos, on parle de quoi, Beloved, Sula, l’oeil le plus bleu, Paradis, le chant de Salomon? Argh!
Laisse la grande soeur élever les débats et y mettre la forme…
« Il n’est pas surprenant que Toni Morrison, qui a connu la ségrégation raciale, écrive avant tout contre la suprématie blanche, et cherche à inverser la symbolique admise des couleurs… »
Hein? C’est quoi même! Faire à Toni Morrison le procès d’écrire contre la suprématie blanche, si on se base uniquement sur ces textes me semble une ineptie. C’est plutôt au contraire contre son repli identitaire, son cloisonnement communautaire qu’il faut jeter des pierres, démarche que l’on retrouve assez fortement dans Paradis, Love ses deux derniers romans.
D’ailleurs, dans Paradise, ne met-elle pas en scène le séparatisme prôné par Malcolm X jusqu’à ces limites illustré par Ruby la communauté noire isolée du reste du pays? Le message en filigrane de ce texte semble justement que cette démarche est désuette… Il faut composer avec la communauté dominante, blanche…
Idem, pour l’hôtel qui péréclite de Bill Cosey après avoir profité de l’émergence d’une petite bourgeoisie afro américaine…
A quel moment, Morrison écrit pour se venger de son oppresseur? Pas dans son oeuvre de mon point de vue…
5. Gangoueus | mai 24th, 2008 at 0:54
Ah j’oubliais ma conclusion : Prompte guérison !
Une petite question tout de même sur les masques oeuvres d’art ou pas… Qu’entend-on par oeuvre d’art? C’est peut-être après tout juste un problème de définition… Et que le sieur Tiérou oppose plutôt esthétique et fonction du masque…
6. Timba Bema | mai 24th, 2008 at 9:02
L’objet et le temps. Mis hors de son temps, de son époque donc, tout objet devient fatalement un motif d’interrogation, de jugement, d’admiration, un fuseau qui enjambe le temps, mais cela fait-il de lui un objet relevant de l’art ? Certes, il est tentant de répondre par l’affirmative, puisque, précisément, hors de son époque, l’objet n’a plus d’utilité aux yeux de celui qui le contemple, sinon qu’un intérêt historique, émotionnel, sentimental, etc., bref, plusieurs de ces éléments qui constituent aujourd’hui notre manière d’apprécier les objets et de les qualifier comme relevant ou pas de l’art. Mais, au-delà , de ces éléments d’appréciation, il faut chercher l’intention à l’œuvre, qui seule peux nous permettre de plancher sur la nature artistique ou pas de l’objet. Par exemple, La pileuse de mil Dogon, une statue en bois, montée sur socle, représentant une femme longiligne sur la moitié haute du corps et étonnement trapue au niveau de son bassin évasé et des jambes, au cou hors des proportions naturelles, aux seins en forme d’ogive et aux mains lascivement croisées autour d’un pilon d’une demie fois sa hauteur, plongé dans un mortier cylindrique à base élargie. En cette pileuse de mil donc, sortie de son époque et soumise à un œil d’aujourd’hui, une intention est à l’œuvre puisque, le souci de celui ou de celle qui l’a taillé dans le bois n’est pas de représenter le réel, dans le sens où, il ou elle ne fait aucun cas de proportions du corps, pour ne citer que cet aspect-là . Son but est ailleurs, dans une sorte de dépassement du quotidien, mais cette intention est encore prise au piège du culte, d’où nous pouvons supposer que dans son époque, le supplément symbolique ou mythique prévalait sur l’objet lui-même. Or, à mon avis, c’est le contraire qui fait d’un objet, un objet d’art.
7. sami | mai 24th, 2008 at 10:10
Il m’a toujours semblé que ce débat est un peu trop dépendant du regard et de la définition des Occidentaux sur l’objet d’art. Si on se réfère à leurs critères, et on doit s’en référer, puisque ce sont eux qui ont posé les bases de ce genre de débat, on ne peut considérer un masque africain, pas plus qu’un masque vénitien, comme une oeuvre d’art. ce n’est pas seulement à cause de sa fonction qu’il n’est pas une oeuvre d’art, mais c’est aussi parce qu’il n’y a pas derrière sa création un individu dont l’objectif est de créer du beau qui le singularise, lui en tant que créateur, que le masque ait ou non une fonction religieuse. Michel Ange a bien créé ses chefs-d’oeuvre sur commande de l’église, mais c’est d’abord en tant qu’artiste, individu singulier en son temps, qu’il a eu cette demande comme ce fut le cas de beaucoup d’artistes. parfois je suis un peu gêné par ce genre de débat qu’on étend aussi à « Nos vieux étaient des philosophes ». n’y aurait-il pas d’autres façons de donner à des modes de pensée et de représentations cultuelles des définitions plus appropriées que de reprendre purement et simplement des concepts occidentaux nés dans leurs contextes propres, adaptés aux réalités d’où ils ont émergé? le sens caché de ces débats c’est que parfois, même de façon inconsciente, nous avons tendance à dire: Mais, ah, nous aussi, nous avions des choses équivalentes à ce que les Blancs faisaient, mais si! D’où la fierté de beaucoup d’entre nous quand Griaule nous a inventé le Dieu d’eau des Dogons. personnellement, l’idée qu’un masque africain n’est pas une oeuvre d’art me semble plus juste. on en a fait une oeuvre d’art à partir d’une définition (récupération) extérieure. le musée du quai branly est là pour en témoigner. il y a eu récupération et redéfinition de la fonction des masques et de beaucoup d’autres objets cultuels. que ces masques aient influencé des artistes, cela relève d’un autre débat. je suis plus proche d’Alphonse Tiérou que de KA dans ce genre de débat.
8. Timba Bema | mai 24th, 2008 at 13:25
K.A. voici un puissant remède pour te désinfecter le fluide sacré: le cri d’Abbey Lincoln dans Trypich : Prayer/Protest/Peace, de la sublimissime Freedom Now Suite, écrite par Max Roach et Oscar Brown Jr. Je sais incontestablement qu’en tant qu’amateur avisé, tu as cette pièce dans ta collection.
9. K.A. | mai 24th, 2008 at 17:09
Timba, Speak, brother speak! Forcément. Abbey a fait un truc génial avec un sud-aricain, Bheki Mseleku que tu devrais aimer, l’album s’appelle TIMELESNESS.
Sami, tout dépend du masque, pardon. Les masques costumes des Egungun, je crois que les corporations qui les fabriquent sont connues. Il y a un autre débat derrière la sculpture en bois, mais l’idée d’objet artistique est liée à une esthétique, non? Il y a de l’esthétique dans les horribles masques Guéré, oui même ces choses « affreuses ». Certes, je n’irai pas jusqu’à ramener un dieu tutélaire simple comme le Legba à un objet d’art comme un occidental en mal d’exotisme, mais tout le travail qui entoure la statuaire des jumeaux chez moi me donne une autre idée de la chose. Ce n’est pas pour rejeter complètement ce que tu dis, mais vraiment, où que l’on se place, l’argument de Tiérou est indéfendable.
Gangoueus, merci, je vais mieux depuis ce matin, mais si tu pouvais acheter le magazine littéraire, tu verrais mieux le développement de la pensée de Miano. D’ailleurs, il y a un super article sur les blogs dans le numéro en question.
10. sami | mai 24th, 2008 at 18:08
Une esthétique, bien sûr, tous les masques, tous les objets en ont sans nul doute. je parlais plus au niveau de la façon dont un objet se situe dans la panoplie des sens culturels comme objet d’art. d’abord, bien que cela ne suffise pas, il faut que le créateur soit un artiste (se considère comme tel sans que les autres l’acceptent forcément). ainsi, bien des oeuvres de l’art contemporain: elles n’ont d’artistiques que ce que des artistes sont derrière elles avec l’affirmation raisonnée d’une démarche. on nous montre un tas de ferrailles comme une oeuvre, un artiste suédois met sa mère en cage et le public vient donner son linge à laver à la pauvre, certains versent du sang dans un bac d’eau, c’est une oeuvre d’art en référence à ce qui se passe en Palestine et en Israël. Une souris bien morte sur un coussin, une oeuvre d’art. c’est dans ce sens que je le disais. en laissant entendre que la qualification d’art n’est pas le plus haut degré de l’appréciation de la beauté d’un objet ni de ses infinies significations symboliques, encore moins des interprétations esthétiques auquel il peut donner droit. beaucoup de ponts, d’immeubles, d’ustensiles de cuisine, etc., me semblent d’un degré d’esthétisme plus élevé que certains chefs-d’oeuvre surtout de l’art contemporain (je n’en suis pas un grand goûteur, je l’avoue). beaucoup de masques témoignent d’une créativité plus grande que certains chefs-d’oeuvre d’art.
11. Gangoueus | mai 26th, 2008 at 0:56
K.A.,
Content de te savoir dans une meilleure forme.
Je vais suivre ton conseil en espérant qu’il soit encore dispo en librairie.
@+
12. Zik | mai 26th, 2008 at 16:02
Je ne sais pas si Miano est suffisamment qualifiée pour faire une critique informée de Morrison. Ce qui m’inquiète est la ligne suivante :
« Pourtant, peut-être parce que je vis en France, un pays où le racisme, s’il existe, n’est pas allé jusqu’à inscrire la ségrégation raciale dans les textes de loi »
Affligeant quand on sait qu’il y a eu le Code noir, promulgué en 1685 sous Louis XIV, réglant la vie des esclaves noirs dans les colonies françaises.
Miano devrait lire Odile Tobner « Du racisme français, quatre siècle de négrophobie ».
13. salim | mai 26th, 2008 at 18:49
un prompt rétablissement. je te conseille toutefois de relire Proust, remède souverain pour les états paludiques!
amicalement
14. l'anthropologue chenille | mai 31st, 2008 at 11:43
« cloué au lit » et « discipline bénédictine »…mmmm… Kangni, tu m’inquiètes, tu ne vas nous faire une crucifixion palustre quand même? allez, bonne guérison, camarade.
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